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Après «King Size» et «Das Weisse vom Ei», Christoph Marthaler est de retour à Vidy avec «Tiefer Schweb», comédie grinçante sur nos politiques migratoires.
© thomas aurin

Festival

Vincent Baudriller: «Les artistes suisses affichent une liberté unique»

Christoph Marthaler, Marie-Caroline Hominal, Rodrigo Garcia transformeront Lausanne, dès mercredi, en capitale de la scène, à l’enseigne de Programme Commun. Directeur du Théâtre de Vidy, Vincent Baudriller éclaire les enjeux d’un rendez-vous unique en Suisse

Combien seront-ils, dès mercredi et jusqu’au 25 mars, à emprunter les navettes entre le Théâtre de Vidy et l’Arsenic, sous la bannière du festival Programme Commun? A pousser la porte du centre d’art contemporain Circuit? A se sentir soudain acteur à la Manufacture, devant une master class dirigée par Rodrigo Garcia, ancien publicitaire dont les spectacles sont autant d’uppercuts?

Des essaims, à l’évidence. Comme l’an passé, ils devraient être 6 à 7000 esprits butineurs et semelles transgenres, yeux nyctalopes et épidermes poreux, à se presser dans les salles pour découvrir le geste d’un artiste alémanique célébré à Bâle, mais méconnu sous nos latitudes, retrouver une figure familière sous des atours déroutants, saluer le retour du Zurichois Christoph Marthaler, ermite mélomane, l’un de nos plus grands artistes aussi, dont chaque pièce est un concentré d’Helvétie – blagueur et raffiné.

Avec son nom qui fleure une mythologie seventies – l’union de la Gauche française – Programme Commun est une halte qui compte désormais en Suisse et en Europe. Lancé en 2014 par Sandrine Kuster et Vincent Baudriller, respectivement directeurs de l’Arsenic et du Théâtre de Vidy, ce rendez-vous est devenu un festival à part entière. «C’est même un modèle de croisement de créateurs romands, alémaniques, tessinois, un rendez-vous unique en Suisse», s’enthousiasmait récemment le directeur de Pro Helvetia Philippe Bischof.

«C’est aussi un acte politique, nous montrons qu’en nous associant, nous créons de la valeur ajoutée» explique Vincent Baudriller qui cosigne désormais Programme Commun avec Patrick de Rham – qui a succédé à Sandrine Kuster l’été passé. «Un festival créé ex nihilo coûterait bien plus cher, or il s’agit ici de mettre en commun nos passions de programmateurs et les compétences de nos équipes.» A ce tandem s’adjoignent le chorégraphe Philippe Saire et Sévelin 36 ainsi que la Haute Ecole des arts de la scène que dirige Frédéric Plazy.

Le Temps: Les saisons de l’Arsenic et de Vidy sont déjà très riches. Pourquoi leur ajouter un festival?

Vincent Baudriller: Pour exposer la vitalité et l’originalité de la scène suisse, la confronter aussi à certains grands artistes internationaux, comme l’Argentin Rodrigo Garcia, l’Américaine Lucinda Childs qui continue de transmettre ses pièces à sa nièce Ruth ou le Suédois Markus Öhrn qui signe un spectacle avec la danseuse suisse Marie-Caroline Hominal.

Quel est l’impact économique d’un tel rassemblement pour les créateurs programmés? Il est grand. En 2017, quelque 140 programmateurs, dont une centaine de l’étranger, ont fait le déplacement à Lausanne, grâce au soutien de Pro Helvetia. Ils sont venus voir un échantillon de ce qui se fait de plus novateur en Suisse, avec un nombre important d’artistes alémaniques. Ces derniers, c’est à souligner, représentent un tiers de la programmation. Grâce à Programme Commun, ils s’ouvrent des portes qu’ils n’auraient jamais ouvertes sans. Leur système de diffusion est faible, nous les aidons à sortir de Suisse.

Un exemple? Le musicien et metteur en scène zurichois Thom Luz. Nous l’avons programmé il y a trois ans, il a été repéré par Philippe Quesne, artiste lui-même et directeur du Théâtre des Amandiers de Nanterre. Thom Luz n’avait jamais mis les pieds en France. Depuis, il a été coproduit par les Amandiers, une institution de référence. Le performeur bâlois Boris Nikitin a connu le même destin.

Qui détermine le contenu de ce festival? Notre originalité est justement que Patrick de Rham comme moi-même sommes souverains. Chacun programme chez soi, sans que cela occasionne de coûts supplémentaires. Mais nous mettons en commun notre offre et faisons en sorte que les spectateurs puissent en une même soirée passer de Vidy à Circuit, de l’Arsenic à Sévelin 36. Cette organisation est un casse-tête en termes d’horaires, de navettes, etc. Mais il vaut la peine d’en relever le défi. L’avantage de la formule festival, concentrée sur deux week-ends, est que le spectateur est plus disposé à parier sur l’inconnu, sur la surprise.

Qu’avez-vous découvert de la scène suisse que vous ne soupçonniez pas? La liberté des artistes, dans leur façon d’envisager leur spectacle sans se soucier du genre, théâtre, danse, installation. Ils sont marqués par la tradition française pour les Romands, allemande pour les Alémaniques, mais ils n’en subissent pas le poids. Ils fabriquent des formes en adéquation avec leurs projets, pensez à la perspective documentaire d’un Massimo Furlan, à l’approche ethno-poétique de la danseuse Marie-Caroline Hominal. Programme Commun valorise cette singularité.

Dix jours, n’est-ce pas trop court, si on compare ce festival à La Bâtie à Genève, ou au Zürcher Theater Spektakel à Zurich? C’est un format qui correspond à nos moyens et à Lausanne. Le Théâtre de Vidy tourne déjà à plein régime, nous ne pourrions pas faire plus. Et le début du printemps est une plage parfaite pour cet événement, qui nous permet d’être identifiés sur la carte des festivals européens. Nous avons aussi l’avantage d’un cadre unique, avec la situation de nos théâtres. Le week-end, professionnels et spectateurs se croisent au foyer et sur les pelouses, en face du lac. On y entend toutes les langues. L’esprit de Programme Commun, c’est cette polyphonie.


Cinq pièces qui devraient frapper

Et s’il ne fallait voir qu’un seul spectacle? La question est vicieuse. On n’y répondra donc pas. Tout dépend bien sûr des affinités. Les mélomanes qui aiment voir nos tics, tocs et coutumes mis en boîte ne manqueront pas Tiefer Schweb, barbotage dans les eaux du lac de Constance conçu par Christoph Marthaler, dont le retour en Suisse romande est un événement en soi (à Vidy vendredi 23 et samedi 24, dans l’après-midi et en soirée). Les esprits joueurs, lecteurs de Georges Perec, goûteront sans doute à Partitions, conçu par le metteur en scène lausannois François Gremaud avec l’acteur Victor Lenoble (à l’Arsenic, dès le 20 mars).

Vous voulez renifler l’odeur du ring? Il se pourrait qu’Evel Knievel contre Macbeth, la dernière création de Rodrigo Garcia, soit faite pour vous (Vidy, du 15 au 18 mars). Ce champion de l’onde de choc durable a l’habitude de frapper. Les pince-sans-rire de la noirceur iront découvrir This is my Last Dance, de la chorégraphe suisse Tabea Martin (les 15 et 16 mars à Sévelin 36). Les plus élégiaques céderont à la tentation de Put your Heart under your Feet… and walk! du performeur sud-africain Steven Cohen (du 23 au 25 mars à Vidy). Un chant d’amour à l’amant disparu, déconseillé aux moins de 16 ans. Bonne nouvelle ici: il y a encore des places pour tous les spectacles.


Programme Commun, du 14 au 25 mars.

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