On parle souvent du lien entre mathématiques et musique. Quand on creuse un peu, on apprend que ce rapprochement trouve sa source dans le système de Pythagore, qui relie l’arithmé­tique fondamentale aux composants de base du son, en particulier les sons émis par une corde vibrante…

Le lien entre mathématiques et théâtre est moins évident. Pourtant, c’est bien le chemin qu’a parcouru Vincent Brayer, jeune Français venu à Lausanne pour étudier la topologie algébrique à l’EPFL. Après un diplôme et un début de thèse, il a quitté ce premier amour pour une formation d’acteur à la Manufacture. Aujourd’hui, il est l’un des metteurs en scène les plus prometteurs du territoire avec ses spectacles-puzzles sur la famille et l’identité. Le pont entre maths et théâtre? «La quête sans limite», répond l’intéressé.

On rencontre l’artiste et scientifique aux Bains des Pâquis, à Genève. Le jour d’été est venteux, le Jet d’eau en berne. Lorsqu’on l’aperçoit, le trentenaire scrute les vagues, absorbé. Accès de romantisme? «Plutôt émerveillement face à un phénomène toujours identique et toujours différent», corrige Vincent, 35 ans, dont dix-sept passés à Nice dans une famille de médecins. Son père est chirurgien, sa mère spécialiste en soins palliatifs. Le seul artiste de la famille est un grand-oncle, Yves Brayer, «peintre figuratif, spécialisé dans les paysages de Provence». De ses trois frère et sœurs, Vincent est le seul à s’être lancé dans la création.

«Tout a commencé par l’improvisation théâtrale», explique celui qui a renoncé à la carrière aca­démique, car «l’hyper-spéciali­sation condamne à la solitude». Même si les mathématiques développent «les ressorts stoïques», le jeune homme souffre de ne pas pouvoir partager son quotidien et ses réflexions avec une équipe. Dès son arrivée à l’EPFL, à l’âge de 18 ans, Vincent suit l’atelier d’improvisation théâtrale. Il y apprécie «l’inconnu qui peut surgir à tout moment, l’idée de se lancer dans le vide». Il est si passionné que, trois ans plus tard, il donne des cours et fonde une troupe d’impro, Dossier K, avec laquelle il joue des pièces chères aux amateurs, comme Les Douze Salopards ou Les Dix Petits Nègres. Les règles d’or de l’impro? «Donner de l’importance à chaque chose qui est dite ou faite, sinon on tombe dans l’anecdotique. Ensuite, il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises idées, il n’y a que de bonnes ou de mauvaises manières de les réaliser. Enfin, être déterminé. C’est toujours mieux d’être radical que mou», profère le spécialiste.

Radical. Le jeune homme l’a été en 2007 lorsqu’il a décidé de quitter le poste d’enseignant en mathématiques qu’il occupait depuis une année dans un gymnase pour tenter le concours d’entrée à la Manufacture, Haute Ecole de théâtre de Suisse romande. Le déclencheur? «Je me suis aperçu que, sous la douche, je n’avais pas d’idée de maths, mais des idées de scènes imaginaires, comme Dark Vador mangeant de la soupe avec son masque…»

Plus sérieusement, Vincent dit aimer «le moment du saut, du changement». «Il faut cultiver la conscience de sa puissance, la joie d’être, chère à Spinoza. En tant qu’enseignant, je me voyais enfermé dans un tunnel pour de nombreuses années, plus capable de sentir le «kairos», ce moment opportun durant lequel on peut tous tenter quelque chose.»

Vincent a un physique imposant, pas précisément celui d’un athlète ou d’un acrobate. Son ­agilité est celle de la pensée, de la possibilité, du risque. Ces qualités, ajoutées à sa pratique de la scène en tant qu’acteur improvi­sateur, ont convaincu le jury de la Manufacture. Une école qu’il a suivie sous le «règne» de Jean-Yves Ruf, «excellent pédagogue», observe le jeune artiste. Dans son palmarès, il retient aussi les cours de corps (danse, tai-chi, contact improvisation, etc.) orchestrés par Philippe Saire et le stage donné par la metteur en scène ­allemande Claudia Bosse. «Elle est géniale! Les textes qu’elle choisit, les techniques de voix qu’elle enseigne, son sérieux. Avec elle, dès que tu essaies de minauder, elle te fume. Et surtout, c’est une des rares à penser le théâtre comme un art spatial.»

On y est. On retrouve le scientifique attentif aux équilibres et aux justes vibrations entre les éléments. Dans Restons ensemble, vraiment ensemble, sa première pièce créée à la sortie de la Manufacture en 2011, ce soin porté à l’espace frappait déjà. On découvrait une famille assise le long d’une grande table de banquet. Dans cette sainte cène glaciale, chaque décrochage de ton, chaque rupture de geste faisaient sens et sensation. Le travail choral ébouriffait par sa précision et ­Vincent Brayer témoignait d’une maîtrise quasi musicale dans l’orchestration de ce ballet familial. Ensuite, la partie des cauchemars, plus débridée, traduisait une liberté débordante, qui aurait mérité d’être mieux domptée, mais le tout annonçait déjà la personnalité passionnante qui, en ce jour venteux de l’été 2013, parle de son travail en relation avec des écrits de Deleuze et Derrida, ou des travaux théâtraux de Claude Régy et Stanislas Nordey.

C’est peut-être cela, finalement, être artiste. Croire dans sa puissance de création, se placer au niveau des grands. Comme disait Vincent Brayer lui-même en début d’entretien: aller au bout d’une proposition, être radical. «En même temps, je continue à enseigner les mathématiques trois heures par semaine, ainsi, je relativise. Le théâtre n’est pas le cœur de l’univers. Le cœur, c’est la relation aux gens», tempère-t-il.

Cet aspect relationnel était très présent dans son deuxième spectacle, Dites-moi qui je suis (que je me perde), présenté à l’Arsenic, à Lausanne, et au Théâtre de l’Usine, à Genève, en avril dernier. Digressant sur l’identité, une joyeuse bande parlait d’orgasme, de Pompéi, de la Grande Barrière de corail, du mythe de Narcisse et d’oraison funèbre. Il s’agissait de démêler ce qui, dans une personnalité, appartient à l’individu ou au collectif. Les comédiens, déjà des fidèles (Pierre-Antoine Dubey, Claire Deutsch, Aurélien Patouillard, etc.) jouaient les uns avec les autres, et avec du lait, du plâtre, des plantes, comme supports de récit et de pensée.

«Ce qui m’importe au théâtre?» Vincent, qui prépare un nouveau spectacle sur les notions d’héritage en lien avec Shakespeare, réfléchit. «J’aime le jaillissement, que les acteurs soient traversés, ­vivants. Pour cela, je dirais qu’il y a trois éléments à conserver de manière simultanée: la rêverie, l’interpellation ou la révolte et une forme d’humour. Quand Cioran dit «La liberté, c’est pulvériser l’autre», la citation n’est pas à prendre au premier degré.»