Grande interview

Vincent Lindon: «S’effacer derrière un personnage, c’est le rêve»

Deux ans après avoir reçu le Prix d’interprétation du Festival de Cannes, le Français est de retour sur la Croisette avec «Rodin», de Jacques Doillon, dans lequel il incarne avec une belle physicalité le grand sculpteur

En 2011, Vincent Lindon jouait dans Pater, une fiction expérimentale d’Alain Cavalier, au président de la République. En grande partie improvisé, le film parlait notamment de l’introduction d’un salaire maximal pour les cadres – on connaît l’engagement social de l’acteur et sa droiture, lui qui refuse de parler à la presse en dehors de la promotion de ses films. Comme on rencontre Vincent Lindon deux jours avant le second tour des présidentielles, on tente de lui parler élections. Il coupe court: «Je ne réponds à aucune question politique, la période ne mérite pas ça.»

Si on a fait le déplacement de Paris, c’est pour évoquer Rodin, de Jacques Doillon, dans lequel le Français tient avec aplomb le rôle du célèbre sculpteur, dont on célèbre cette année le centenaire de la disparition. Le film, qui sort le 24 mai, est en compétition à Cannes, un festival que le comédien se réjouit de retrouver, deux ans après y avoir reçu le Prix d’interprétation masculine pour La Loi du marché, de Stéphane Brizé, qui le voyait incarner un chômeur obligé de se recycler en agent de sécurité.

Comme à son habitude, le Français s’est totalement investi dans ce nouveau rôle, l’un des plus ambitieux de sa carrière. «Je pourrais vous emmener au Musée Rodin et vous parler longuement de chaque œuvre, sourit-il. Dorénavant, j’apprécie plus ses sculptures parce que je sais ce qu’il lui a fallu endurer pour en arriver là; je sais les proportions, le travail, les doutes, les souffrances. Entre 1884 et 1907, soit la période que couvre le film, Rodin travaillait jusqu’à vingt et une heures par jour!»

Il y a deux ans à Cannes, quelques jours avant de recevoir le Prix d’interprétation masculin, vous nous disiez que pour entrer dans un personnage, il vous faut trouver un geste ou une posture. Dans le cas de «Rodin», comment avez-vous procédé?

Plus qu’un geste, il fallait que je trouve une philosophie. D’habitude, les gestes on les trouve à travers des réminiscences, en chinant dans sa vie, en se souvenant d’avoir vu bouger un barman ou un conducteur de bus; on se remémore les gens qu’on a côtoyés, qu’on a vus et observés. Le travail de l’acteur consiste à remettre ça en forme.

Là, pas du tout. Je n’ai jamais vu Rodin bouger, il fallait donc passer par l’apprentissage de la sculpture, le contact à la terre, à l’art. Il fallait travailler le regard, aussi, car modeler la terre ne passe pas que par les mains; c’est aussi une façon de regarder les choses, de les fixer pour ne jamais les perdre. J’ai donc appris à sculpter, cinq heures par semaine, durant plusieurs mois, avec un prof formidable qui est aussi le restaurateur des œuvres de Rodin. Bon an mal an, à force de sculpter et de progresser, j’ai appris qu’il n’y a pas trente-six manières de prendre des boulettes de terre et de les façonner. Les gestes ont suivi, et très vite j’ai été gagné intellectuellement.Rodin est un personnage très intéressant, parce que c’est un mélange de quelqu’un de très physique, d’incroyablement terrien, mais aussi de très cultivé, très introverti, très en retenue, très taiseux. Et également d’un égocentrisme démesuré. On est face à quelqu’un de quasiment schizophrénique.

Vous avez déjà incarné il y a cinq ans, dans «Augustine», d’Alice Winocour, un autre personnage historique, le docteur Charcot. Vous sentez-vous habité d’une sorte de responsabilité morale lorsque vous jouez quelqu’un qui a réellement existé?

Si je commence à me dire que j’ai une responsabilité quelconque, je suis bloqué, je ne peux plus faire un pas. C’est comme au tennis: si vous vous dites que vous ne devez pas faire de double faute, vous être sûr d’en faire une. Comme on dit, il ne faut pas avoir le bras qui tremble, il faut lâcher ses coups. Artistiquement, j’ai toujours pensé qu’on attirait que ce qu’on redoute. Si je commence à me dire que j’ai une mission, alors je n’y vais pas. Je n’ai pas abordé le personnage de Rodin en me disant que j’allais me mimétiser et faire un biopic. J’avais plutôt envie de rentrer dans sa tête, de réfléchir sur l’intensité qu’il mettait dans son travail, sur ses souffrances, ses douleurs et son acharnement.

Dans le film, vous prononcez cette phrase: «La beauté, on ne la trouve que dans le travail.» Vous retrouvez-vous dans cet aphorisme?

C’est ma phrase préférée, elle est magnifique. Il dit à Cézanne: «Remettez-vous au travail, la beauté, on ne la trouve que dans le travail, sans lui, on est foutu.» Ben oui, regardez ce qui se passe dans le monde… Sans le travail, on est vraiment foutu. On se délite, on se désintègre. Le travail, c’est la santé, c’est le bonheur, l’accomplissement, la preuve immédiate qu’on sert à quelque chose et qu’on a de la valeur. C’est l’existence. Dès qu’on ne travaille pas, on n’a plus d’utilité, on ne sert à rien.

Jacques Doillon dit qu’il a su dès le début que vous seriez son Rodin, que c’était un rôle que vous ne pouviez refuser…

Jacques m’appelle pour me dire qu’il va faire Rodin et qu’il ne pense qu’à moi… Je n’ai pas hésité, d’autant plus que nous avons eu un rendez-vous raté il y a dix ans, un film qui n’a pas pu se faire.

C’est très compliqué pour moi de donner des interviews autour de ce film, parce que le format même d’une interview est trop étroit pour dire ce que j’en pense, pour raconter à quel point ça a été bouleversant d’être Auguste Rodin. J’ai appris énormément de choses, je me suis beaucoup cultivé sans même m’en rendre compte. Car qui touche à Rodin touche au centre névralgique de tout un pan de la culture française. On touche à Monet et Cézanne, à Clemenceau, au président Félix Faure, à Octave Mirbeau, à Rilke, à Isadora Duncan… C’est comme sur Internet: vous tapez un nom et les ramifications sont multiples. Je pourrais aussi vous parler de Zola, Balzac et Hugo.

Mais en même temps, Rodin un homme décevant. Décevant en amour, décevant en amitié; il faisait des promesses qu’il ne tenait pas, ou pas tout le temps, donnait des rendez-vous auxquels il ne venait pas, ou pas tout le temps. Il avait une lâcheté terrible par rapport à la vie quotidienne. Dans le fond, il n’était redevable que d’une amoureuse: son travail.

Par rapport à «Camille Claudel» (1988), de Bruno Nuytten, le film de Doillon brosse un portrait plus complexe de l’artiste, et notamment de son rapport aux femmes. Il n’est pas uniquement décrit comme un ogre qui aurait détruit Camille…

Là, c’est la vraie vie. Il n’a pas du tout détruit Camille, il l’aimait vraiment et a été bouleversé quand ils se sont séparés. Il a d’ailleurs ensuite subvenu toute sa vie à ses besoins. Et Camille a travaillé pendant des années dans ses ateliers, aux frais de la princesse. Elle utilisait la terre de Rodin, le marbre de Rodin, les praticiens de Rodin. Il s’est même parfois sacrifié pour elle, mais en même temps il aimait qu’on parle de lui. C’est là toute l’ambiguïté du personnage.

Vous n’avez donc pas revu le film de Nuytten, ni le «Camille Claudel 1915» (2013) de Bruno Dumont?

Non, je ne voulais pas voir bouger ni Camille, ni Rodin. Je voulais lire ou me faire raconter, mais pas voir.

Doillon est souvent présenté comme un grand directeur d’acteurs. C’est quoi pour vous, un grand directeur d’acteurs?

Ma théorie des grands directeurs d’acteurs, c’est qu’ils ne les dirigent pas, mais qu’ils les choisissent bien. Ça ne veut pas dire que je suis bien, mais que pour ce rôle-là, par rapport à ce qu’il imaginait, Rodin c’était moi. A partir du moment où il a eu dans le rôle la personne qu’il fantasmait, dont il avait envie, ça y est, il m’avait dirigé.

Il a vu des choses chez moi qui l’ont amené à penser que je ferais un bon Rodin, et n’avait dès lors plus besoin de me diriger. Un grand directeur d’acteur ne vous dit pas: «Fais un peu plus comme ci ou comme ça, relève-toi plus vite, assieds-toi.» Il vous laisse jouer et à et à la fin d’une prise on discute, et il propose ou non de la refaire. Et parfois, il suffit d’un simple regard pour comprendre qu’on va la refaire.

«Rodin» est un film qui laisse beaucoup de places au silence, à l’observation, aux gestes du sculpteur. Avez-vous aimé tourner ces longues séquences où vous ne faites que sculpter en silence?

J’ai adoré! Si je pouvais faire un film entier sans dire un mot, cela m’irait bien. Jouer un mécanicien et balancer de temps en temps une bribe de phrase, j’adorerais. Je suis fou des gestes, ce qui a contribué à mon envie de faire ce film.

Lorsqu’on vous voit jouer, on voit le personnage plutôt que l’acteur. Vous semblez toujours vous cacher derrières vos rôles, comme si le personnage vous dépassait, tandis que d’autres comédiens, au contraire, ne se font jamais véritablement oublier…

Je n’y pense jamais, mais tant mieux. Vous me faites là un beau compliment, car c’est pour moi la quintessence du métier. Arriver à s’effacer et mettre en lumière et en vie un autre personnage au point qu’on en oublie qui vous êtes, c’est le rêve. Face à certains comédiens, je ressens aussi cette impression qu’on ne les oublie pas. Il y a des acteurs qui laissent le personnage les envahir, tandis que d’autres mettent le personnage à leur service. Moi, je ne pourrais jamais prendre le risque d’utiliser un personnage pour dire: «Regardez comme je suis un grand acteur.» En revanche, je pense toujours: «Regardez comme ce personnage est intéressant.»

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Lorsque pour «La Loi du marché» vous recevez d’abord le Prix d’interprétation du Festival de Cannes, puis le premier César de votre carrière après plusieurs nominations, vous ne vous dites pas que cette reconnaissance de la profession tend quand même à prouver que vous êtes un grand acteur?

Le prix à Cannes, c’est de loin une des choses qui m’a fait le plus plaisir au monde. Enfin en ce qui concerne mon métier, car j’ai eu d’autres joies dans ma vie privée… Mais souvent, je réfléchis à l’inverse: si je n’avais pas eu ce prix, je serais quand même là aujourd’hui avec vous, ma vie serait pareille, je continuerais d’être à la quête de quelque chose. C’est très compliqué, car la liste des gens qui ont eu des prix est admirable, mais on y trouve aussi des personnes qui vous font dire que si même eux ont eu un prix, alors ça n’a aucun intérêt…

C’est très ambigu, comme avec les Légions d’honneur lorsque dans une même pièce vous avez deux Commandeurs, un qui a sauvé des gens pendant la guerre et un autre qui a une émission qui fait de l’audimat. Ce n’est pas facile pour la tête. Si après vous me demandez si je suis pour les décorations, je ne sais pas. Mais Cannes, ça m’a fait un plaisir incommensurable, surtout avec ce film et un jury présidé par les frères Coen.

En 2011, les «Cahiers du Cinéma» vous définissaient, dans un article sur «le charme français», comme un acteur incarnant «la permanence du même»: du président de la République à l’ouvrier, vous avez exercé un nombre incroyable de professions à l’écran, mais jouez toujours «un homme probe, au charme viril, jamais vaincu». On pourrait aller plus loin: à l’instar d’acteurs comme Mathieu Amalric ou Gérard Depardieu, vous ne faites pas partie d’une famille de comédiens. Vous êtes un univers à vous seul?

Tant mieux, je trouve cela très intéressant d’être un univers, d’être unique. Que cela soit en bien ou en mal d’ailleurs, sans jugement de valeur. Je ne voudrais pas passer pour un imbécile, c’est juste un exemple et je ne me compare pas du tout à lui, mais vous savez ce que Prévert disait de Gabin? «Toujours le même, jamais pareil.» C’est la plus belle phrase qu’on puisse entendre. Toujours le même, jamais pareil, toujours pareil, jamais le même… Ça va dans les deux sens, ça rend fou.


Questionnaire de Proust

Si vous pouviez changer quelque chose à votre biographie?

Rien.

L’application la plus précieuse dans votre smartphone?

Celle qui sert à téléphoner, j’aime la voix, le contact direct.

Si vous étiez un animal?

Un labrador.

Un livre que vous avez dévoré?

«Le Livre de ma mère», d’Albert Cohen.

Un réalisateur que vous admirez par-dessus tout?

Raoul Walsh.

Un rôle dont vous aurez rêvé?

Mickey, joué par Gérard Depardieu dans «Le Choix des armes», d’Alain Corneau.

Le talent que vous n’aurez jamais?

Le sang-froid.

Trois adjectifs pour vous qualifier?

Soûlant, exaspérant mais attachant.

Votre meilleur remède contre un coup de cafard?

Aller au café avec un ami et boire un coup de rouge.

Un lieu pour finir vos jours?

Sur la terrasse d’un petit restaurant avec des nappes à carreaux au bord d’une nationale dans le Gers pour voir les voitures passer et faire la concierge.


Profil

1959 Naissance à Boulogne-Billancourt.

1983 Premier film, «Le Faucon», de Paul Boujenah.

1988 «Quelques jours avec moi», de Claude Sautet.

2009 «Welcome», de Philippe Lioret.

2015 «La Loi du marché», de Stéphane Brizé, qui lui vaut le Prix d’interprétation masculine à Cannes, le César et le Prix Lumières du meilleur acteur.

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