Grande interview

Vincent Perez: «Le cinéma, c’est une expérience collective»

Le comédien, réalisateur et photographe vaudois annonce au «Temps» la création en mars prochain des Rencontres du 7e Art Lausanne, une manifestation dédiée aux films du patrimoine, sur le modèle du Festival Lumière de Lyon

En 1929, le canton de Vaud accueillait le 1er Congrès international du cinéma indépendant, considéré aujourd’hui comme le premier festival de cinéma de l’histoire. La paisible bourgade de La Sarraz voyait alors débarquer, grâce à l’appui financier de la châtelaine Hélène de Mandrot, une trentaine d’invités prestigieux, parmi lesquels Sergueï Eisenstein, Béla Balázs et Léon Moussinac. Leur but: évoquer en marge de projections l’avenir d’un art naissant, considéré comme le septième selon un manifeste publié en 1912 par Ricciotto Canudo. Comment produire des films soustraits aux contraintes du marché, comment mobiliser les spectateurs? Ces questions toujours d’actualité étaient alors au cœur des débats.

Près de 90 ans plus tard, le canton lémanique s’apprête à accueillir du 24 au 28 mars 2018 un nouveau rendez-vous à la dimension internationale: Les Rencontres du 7e Art Lausanne. Derrière ce projet, un acteur et réalisateur du pays qui a réussi à Paris: Vincent Perez, dont la filmographie déborde de collaborations prestigieuses, avec Patrice Chéreau, Jean-Paul Rappeneau, Ettore Scola, Régis Wargnier, Michelangelo Antonioni, Raoul Ruiz, Hugh Hudson, Claude Lelouch ou encore Roman Polanski. Pour Le Temps, le Vaudois présente en exclusivité ce projet qui lui tient à cœur, tout en évoquant la sortie de son premier livre de photographie. Rencontré à l’issue de la projection de son troisième long-métrage en tant que réalisateur – Seul dans Berlin – dans le cadre du salon Le Livre sur les quais de Morges, il affirme d’emblée son plaisir de dévoiler les contours d’une manifestation sur laquelle il travaille depuis deux ans.

«Le Temps»: Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à créer Les Rencontres du 7e Art Lausanne?

Vincent Perez: Il y en a beaucoup. Premièrement le fait que j’ai encore de la famille en Suisse, et qu’à chaque fois que je reviens ici, j’ai le cœur qui bat. Cette région est pour moi habitée de souvenirs merveilleux. Ensuite, le fait que Lausanne, où je suis né, est le siège de la Cinémathèque suisse, créée par ce personnage mythique, cette figure importante de l’histoire du cinéma qu’est Freddy Buache. Et figurez-vous que je suis originaire de Penthaz, et que j’ai ainsi passé une bonne partie de mon enfance à jouer au foot à vingt mètres du bâtiment qui abrite aujourd’hui les archives de la Cinémathèque. Deux de ses responsables habitent même dans notre ancienne maison de famille! Lorsque j’ai appris cela, ça a remué quelque chose en moi. J’ai alors pensé à cet écrin formidable qu’est la ville de Lausanne, une ville de culture qui avec l’ouverture prochaine de Plateforme 10, qui réunira trois musées, dont celui de l’Elysée, va devenir un véritable pôle; et j’ai ressenti ce besoin de créer un événement majeur autour du cinéma. Je me souviens que quand j’étais môme et que je descendais le Petit-Chêne, je m’arrêtais devant la vitrine du Georges V pour y voir les photos des films projetés. Je me mettais à rêver, et quand je n’avais personne pour en parler, je vivais de grands moments de solitude.

Quelles sont les lignes directrices du projet?

L’idée première est celle de la transmission – transmettre ma passion du cinéma. Je souhaite un festival ouvert, où les gens se rencontrent, avec des débats, des ateliers et des masterclass. Aujourd’hui, la plupart des festivals se ressemblent, avec une ou plusieurs compétitions de nouveaux films et un palmarès. Mais les compétitions, ça ne m’intéresse pas; ce qui m’intéresse, c’est la qualité et le partage. L’idée maîtresse des Rencontres du 7e Art Lausanne, c’est d’enlever les barrières et le tapis rouge qui séparent les invités des spectateurs. J’ai pris comme exemple le Festival Lumière de Lyon, avec l’idée de m’en inspirer tout en proposant quelque chose de très lausannois. Thierry Frémaux [directeur du Festival Lumière et de l’Institut Lumière, délégué général du Festival de Cannes, ndlr] est d’ailleurs un de nos partenaires, au même titre que la Cinémathèque suisse, les cinémas Pathé, l’ECAL, l’UNIL, l’EPFL ou encore l’Ecole hôtelière de Lausanne. Et au cœur du dispositif, il y aura cette salle absolument sublime, la plus ancienne de Lausanne et la plus grande de Suisse, qu’est le Capitole. Nous souhaitons créer des synergies, un cadre de réflexion autour de ces questions: «Qu’est-ce que le 7e art, quand est-ce qu’un film devient de l’art?» Car la chose extraordinaire, avec le cinéma, c’est la façon dont les classiques restent en vous et continuent à exister longtemps après les avoir vus. Pour moi, les très grands films sont ceux après lesquels je n’ai pas du tout envie de parler tellement ils m’ont touché. En revanche, une fois qu’ils ont fini leur chemin en moi, qu’est-ce que je peux en parler!

Les Rencontres seront donc essentiellement consacrées aux films du patrimoine, comme c’est le cas au Festival Lumière, qui propose des classiques et des films méconnus, et souvent dans des copies restaurées?

Je suis membre fondateur du Festival Lumière, où j’ai redécouvert de nombreux films, comme La Vie est belle, de Frank Capra, que j’ai vu une quinzaine de fois mais jamais en salle. C’était l’après-midi, et il y avait 200 personnes autour de moi; quand je suis sorti de la projection, j’étais lessivé d’émotions. J’ai pleuré, j’ai ri, et on était tous dans cet état; on avait vécu un moment extraordinaire parce que les émotions sont décuplées quand on est entouré de gens. On se transmet nos émotions. Un jour, Roman Polanski m’a demandé où j’allais au cinéma. Je lui ai dit qu’on aimait bien rester dans notre quartier, et y aller plutôt le matin, quand il n’y avait pas beaucoup de monde. Il m’a regardé, stupéfait: «Mais vous êtes complètement fou! Ce qui est bien, c’est quand il y a du monde, parce que c’est là que ça se passe.» Et il a raison: le cinéma, c’est une expérience collective. Les grands films véhiculent une telle force que c’est dommage de ne jamais les avoir vus sur grand écran. Quand vous voyez dans une salle L’Aurore de Murnau, un film muet dont on dit que c’est une des plus grandes œuvres de l’histoire du cinéma, c’est une expérience importante qu’on n’oublie jamais. Et qui parmi les moins de 50 ans a vu Apocalypse Now au cinéma? L’envie des Rencontres est de proposer de tels moments, de donner la possibilité de redécouvrir des classiques.

Vous embrasserez donc toute l’histoire du cinéma?

Il y aura des thématiques que l’on dévoilera ultérieurement. L’idée est de faire venir des réalisateurs du monde entier. Il y a aura aussi des auteurs, peut-être quinze-vingt personnes au total. Ce qu’on veut, c’est que dans les salles il y ait des spectateurs de tous les âges. L’idée est de faire exister les grands films, du muet jusqu’à aujourd’hui puisque les invités présenteront leurs dernières réalisations. Nous voulons aller du patrimoine au prospectif. A l’époque du muet, quand on regardait les films des frères Lumière, on ne savait pas où on allait. Aujourd’hui, il y a une similarité avec la réalité virtuelle, la VR. On est au tout début de quelque chose qui est extraordinaire, mais on ne sait pas exactement sur quoi cela peut déboucher. Mais ce qui est sûr, c’est que les Rencontres seront un rendez-vous annuel, pour lequel nous visons une notoriété nationale tout comme internationale pour parler de cinéma, réfléchir, innover, donner du sens. Et faire se rejoindre science et art.

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Combien de personnes travaillent à vos côtés?

Je suis le fondateur et président des Rencontres, et suis entouré de deux vice-présidents. Nous avons constitué une équipe d’une vingtaine d’experts qui travaillent avec leur réseau d’arrache-pied à la préparation de l’édition 2018. Nos partenaires officiels et sponsors fondateurs s’impliquent également beaucoup à nos côtés au sein d’un Comité de pilotage. Le logo va bientôt être trouvé, et dans cette optique d’impliquer la jeunesse, on l’a mis au concours à l’ECAL. Lorsque j’ai parlé pour la première fois de mon envie à Frédéric Maire, le directeur de la Cinémathèque suisse, il a dû me prendre pour un doux rêveur, mais m’a offert son appui sans réserve. Si on ne rêve pas, on ne peut pas aller dans des directions qui vous poussent à vous dépasser et à réaliser des choses extraordinaires. Maintenant, on a lancé le compte à rebours et on ne peut plus reculer.

En marge de ce projet, vous dévoilez début octobre Un Voyage en Russie, un livre de photographie…

Avant d’étudier les arts dramatiques à Genève puis à Paris, j’ai suivi le cursus photo du Centre professionnel d’enseignement de Vevey, d’où je suis sorti diplômé au début des années 1980. La photographie est toujours restée ancrée en moi, j’en ai toujours eu la nécessité, comme un artiste un peu frustré; elle permet à l’enfant qui est en moi de s’exprimer. Il y a une dizaine d’années, après avoir décidé de faire le tri dans mes cartons d’archives, j’ai remarqué que j’avais avec un rapport quasi psychanalytique à la photographie. On peut suivre mon parcours de vie à travers mes clichés. Ce livre est né de ma rencontre avec Vera Michalski, qui dirige notamment les Editions Delpire, lors de ma première exposition aux Rencontres photographiques d’Arles. Tout en discutant, elle m’a proposé de faire un livre sur la Russie et de suggérer à un autre amoureux de ce pays, Olivier Rolin, d’en écrire les textes. J’aime le cinéma russe, la littérature russe, et je suis même devenu acteur grâce à un Russe, Konstantin Stanislavski. Je vais en Russie depuis mes débuts parce que mes films y ont tout de suite été très bien reçus, et j’y ai tourné à trois reprises. Dans L’Idiot, de Dostoïevski, il y a cette phrase prononcée par le prince Mychkine: «Le cœur des Russes et aussi vaste que la Russie.» A partir de là, on s’est dit avec Olivier que l’on pouvait partir de quatre lieux – Arkhangelsk au nord, Astrakhan au sud, Saint-Pétersbourg à l’ouest, Oulan à l’est – pour montrer une autre Russie, celle qui nous touche, nous fait vibrer et nous émeut. L’idée était de rencontrer de petites gens et de les photographier. Au total, on a fait cinq voyages d’une dizaine de jours, avec une vraie préparation en amont.

Quelle impression cela vous fait de publier votre premier livre après avoir régulièrement exposé?

C’est merveilleux, j’ai hâte de l’avoir en main, et en même temps j’ai peur car c’est un acte clair; un premier livre, c’est un repère dans le parcours d’un photographe, c’est important. Il y a environ 120 photos, et là je ne peux plus vraiment me cacher derrière quelques bons clichés. Je me dévoile. Mais je pense qu’il y a beaucoup d’émotions dans ces images, il me semble avoir pu toucher un peu l’âme de ce que j’appellerais la vastitude de la Russie.

Vous avez réalisé trois longs-métrages. Y a-t-il des similitudes entre la réalisation et la photographie? Car dans le fond, le cinéma n’est que la projection d’une succession d’images immobiles…

La force des grands films tient en quelques grands moments, avec en amont tout un travail d’écriture et de préparation. En photographie, on n'est plus dans l’instant. C’est ce qui me plaît et ce dont j’ai besoin. Ça me dégage de tout ce dispositif super lourd du cinéma, qui est épuisant. Pour arriver à dire «action», il faut avoir au préalable trouvé les investissements nécessaires et réuni une équipe d’une centaine de personnes; pour faire de la photographie, il faut au contraire aimer la solitude. Et moi, j’ai besoin de solitude.


Le questionnaire de Proust de Vincent Perez

Si vous deviez changer quelque chose à votre biographie, qu’est-ce que ce serait?

Rien, ou presque rien…

L’application la plus précieuse de votre smartphone?

WhatsApp.

Trois adjectifs pour vous qualifier?

Vivant, sincère et curieux.

Le talent que vous n’aurez jamais?

Le chant, et tant d’autres.

Votre remède contre un coup de cafard?

Mes enfants, ma femme, le sport et une bonne bouffe avec des amis.

Un livre que vous avez dévoré?

Le dernier livre de Karine Silla [son épouse, ndlr]: «L’absente de Noël».

Un film de chevet?

«L’Aurore», de Murnau. Tout simplement sublime, considéré comme le plus beau film de tous les temps.

Un réalisateur que vous admirez?

Christopher Nolan et tant d’autres.

Le rôle qui vous accompagne encore?

Ils sont tous là, quelque part en moi.

Un lieu pour finir vos jours?

Les montagnes suisses ou quelque part au Sénégal, un pays où l’on respecte les vieux.


Profil

1964 Naissance le 10 juin à Lausanne d’une mère allemande et d’un père espagnol.

1985 Première apparition au cinéma dans «Gardien de la nuit», de Jean-Pierre Limosin.

1990 Joue Christian de Neuvillette dans «Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau.

1994 «La Reine Margot», de Patrice Chéreau (Joseph de Boniface de La Môle).

2016 «Seul dans Berlin», troisième réalisation.

2017 Publication du livre de photographie «Un Voyage en Russie».

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