Vincent Perez a fêté ses 40 ans le 10 juin. Son épouse, l'actrice et scénariste Karine Silla, ainsi que leurs quatre enfants l'ont rejoint ce jour-là à La Nouvelle-

Orléans: il y tourne, pour dix semaines, les six premiers épisodes tests d'une série déjà culte sur le papier. Intitulée Frankenstein, cette création de l'équipe de 24 Heures chrono, écrite par Dean Koontz (un des maîtres de l'horreur parmi les plus renommés aux Etats-Unis), est produite par Martin Scorsese! «Si les épisodes tests marchent, il s'agira ensuite de tourner une saison entière. Quatre mois de travail en tout: ce n'est pas énorme… Sauf pour les enfants.»

Les enfants, quatre enfants: Pablo et Tess, petits jumeaux de 16 mois, Iman qui a 5 ans et Roxanne, sa belle-fille de 12 ans. Et un souci de cohésion familiale qui transparaît d'emblée. «J'ai quand même 40 ans. Et des responsabilités que j'assume. Mais mon métier les rend problématiques. Je passe des heures à discuter calendrier avec mon épouse, nous avons choisi d'inscrire nos enfants dans une école internationale qui possède des filiales partout où je suis amené à tourner et je choisis mes projets en fonction d'eux, et d'eux seuls. Pour moi, c'est une règle d'équilibre: il faut que ma carrière ressemble à la vie que je mène, aux événements que je traverse. Or, ce que je souhaite le plus au monde, c'est que mes enfants, plus tard, puissent dire: «J'ai eu la chance d'avoir une enfance extraordinaire!»

Flash-back: samedi matin 15 mai à Cannes, petit déjeuner dans un palace avec l'acteur, quelques heures avant son envol pour La Nouvelle-Orléans. Vincent Perez se réjouit du contraste: il est sur la Croisette pour la promotion de Bienvenue en Suisse, la comédie de Léa Fazer, un mini budget à mille lieues de la machinerie américaine (lire LT du 14.5.2004). L'acteur n'avait plus joué devant une caméra suisse depuis dix-huit ans. Depuis son premier rôle à l'écran, en fait, dans le téléfilm Piège à flics de Dominique Othenin-Girard.

«Dix-huit ans déjà?!… C'est que la Suisse ne tourne pas énormément. Deux films par année, non?» Une dizaine, tout de même. «Autant pour moi. En ce qui me concerne, je n'ai reçu qu'un ou deux scénarios suisses au cours de ces deux décennies. Des projets beaucoup trop amateurs. Du coup, j'ai été très intrigué par Bienvenue en Suisse. Je me suis dit: «Je vais enfin pouvoir me servir de ma nationalité helvétique.» J'étais exalté de pouvoir incarner Aloïs Couchepin, un Vaudois qui a une tendance un peu valaisanne. Après toutes ces années d'exil, on m'offrait d'incarner une image symbolique de la Suisse. Et je ne me suis pas privé d'ajouter des vieux restes, comme: «T'es roillé ou bien!», qui n'étaient pas dans le scénario!»

Vincent Perez se souvient du jour où il a quitté la Suisse comme si c'était hier. Un jour de 1984, avec le TGV du petit matin. Il portait une petite valise en gare de Lausanne. «J'étais tout tremblant.» Quand le train le dépose gare de Lyon, il se perd dans le métro. L'appartement promis est situé impasse de la Défense, une ruelle qui jouxte la place Clichy. Tout au bout, le trois-pièces «fort sympathique avec une toute petite kitchenette et des gouttes d'eau qui traversent le plafond dès qu'il pleut». En face, une usine métallique qui fait un bruit d'enfer chaque jour, «dès 6 heures du matin».

Tant mieux: «Paris marquait vraiment le début de l'aventure de ma vie. Etre Suisse, être né à Lausanne ne comptait plus: j'étais inconscient, persuadé, comme tous les élèves du Conservatoire, d'être d'abord là pour devenir le plus grand acteur du monde. J'avais l'impression que quelque chose était déjà écrit quand je vivais à Lausanne. Mais j'ai surtout eu de la chance: j'avais une bourse qui faisait de moi un élève étranger au Conservatoire de Paris.»

Vincent Perez n'est donc pas le modèle du Suisse de l'étranger qui a renouvelé, année après année, l'abonnement de son journal régional. Le tournage de Bienvenue en Suisse l'a même confronté à des chocs culturels qu'il avait oubliés. «Pendant la partie du tournage qui s'est déroulée en Suisse alémanique surtout. A Lucerne, par exemple, je paie une addition pendant que mes amis m'attendent sur le trottoir. Une personne passe et dit: «Le trottoir, c'est pour marcher, pas pour stationner!». Quand j'ai quitté la Suisse alémanique, je n'en pouvais plus.»

Au milieu des années 90, alors que Vincent Perez avait franchi le cap décisif d'Indochine et de La Reine Margot, France Inter avait diffusé des propos du comédien plus féroces encore. Fils d'une mère allemande et d'un père espagnol, il était fâché, très fâché contre cette Suisse refusant obstinément d'entrer dans l'Europe. «Je me suis calmé. Aujourd'hui, j'en viens à penser qu'on ne rejoindra peut-être jamais l'Union. A la limite, c'est peut-être très bien que la Suisse reste à l'écart. Est-ce que ça l'isole forcément du reste de l'Europe? Je n'en suis même pas certain. Cette situation de cavalier seul, à la longue, la met en relief.» Un instant perdu dans ses pensées, il éclate de rire: «Je suis Suisse! Je suis Suisse, mais mes amis britanniques sont bientôt les derniers à m'en parler. Ils m'appellent le swiss roll. C'est le nom qu'ils donnent à un gâteau. Un gâteau anglais à base de fromage!»

Bienvenue en Suisse, de Léa Fazer (France, Suisse 2004), avec Vincent Perez, Denys Podalydès, Emmanuelle Devos. Dès mercredi 30 juin sur les écrans romands.