On aurait aimé aimer. Après tout, l’acteur est plutôt sympathique et si les premières réalisations de Vincent Perez, «Peau d’ange» (2002) et «Si j’étais toi» («The Secret», 2007), n’ont pas laissé de souvenirs impérissables, elles n’en ont pas non plus laissé de trop embarrassants. Et puis, on a tendance à l’oublier, mais outre un père espagnol, une jeunesse lausannoise, une carrière internationale et Luc Besson comme beau-frère (ils ont épousé deux sœurs), Perez a aussi une mère allemande. Le voir retourner derrière la caméra pour un ambitieux film historique consacré à la résistance au nazisme avait donc de quoi intriguer. D’autant plus que «Seul dans Berlin» a été sélectionné en compétition au Festival de… Berlin et que la Cinémathèque Suisse profite de sa sortie pour consacrer une rétrospective à l’acteur-réalisateur.

La principale qualité du comédien a toujours été la sincérité. Nul doute qu’il se sera attelé avec enthousiasme à l’adaptation d’un livre qui l’a remué: «Jeder stirbt für sich allein» («Chacun meurt pour soi seul» donc, mais paru en France comme «Seul dans Berlin»), dernier roman de Hans Fallada (alias Rudolf Ditzen, 1893-1947), un auteur récemment tiré de son purgatoire par l’édition anglo-saxonne. Resté en Allemagne au contraire de bien des confrères, ce dernier écrivit ce livre après avoir vainement lutté pour ne pas se compromettre, au prix d’addictions (alcool et morphine) fatales, en quête d’un illusoire rachat. Aujourd’hui, il est reconnu comme l’un des meilleurs témoignages de la vie sous la dictature nazie. Et malgré quatre tentatives de le porter à l’écran (trois téléfilms et un film signé Alfred Vohrer avec Hildegard Knef en 1976), l’adaptation «définitive» restait à faire.

Suspense gâché

Dès la séquence d’ouverture qui voit un jeune soldat allemand fuir en forêt pour finir abattu par une patrouille française, il convient toutefois de réduire ses attentes: entre un réalisme approximatif et une lourde insistance, ça flotte déjà côté mise en scène. Puis nous voici à Berlin, en 1940, où le couple Quangel reçoit la nouvelle de la mort de son fils unique. C’en est trop pour Otto (Brendan Gleeson), contremaître d’un atelier de menuiserie, qui se lance dans un acte de résistance désespéré: écrire des slogans antiguerre et anti-Hitler sur des cartes postales qu’il dépose discrètement dans divers lieux publics. Tandis qu’il gagne son épouse Anna (Emma Thompson) à sa cause, l’inspecteur Escherich (Daniel Brühl) hérite de l’affaire, sous la pression de la Gestapo…

Tout paraît donc en place pour un passionnant jeu du chat et de la souris. Sauf que Perez et son coscénariste allemand Achim von Borries semblent s’être quelque peu égarés dans les 700 pages de Fallada. La description du 55 Jablonskistrasse où vit le couple Quangel, à travers la dénonciation d’une vieille dame juive (Monique Chaumette, veuve de Philippe Noiret!), paraît ainsi succincte et caricaturale alors qu’elle offrait à l’écrivain l’occasion de brosser la large palette des attitudes possibles face au nazisme. Plus tard, le suspense ne décolle jamais vraiment. Parce que ces actes (inspirés du cas réel d’Otto et Elise Hampel) se sont étalés sur un an et demi? Toujours est-il que ni les Quangel, trop taiseux, ni leur antagoniste peu efficace ne font des personnages bien intéressants. On peut même affirmer qu’Escherich, le seul à lire les plus de 250 cartes et le seul à évoluer, devient la grande occasion gâchée du film.

Sujet allemand en anglais

Reste le courage d’avoir respecté le climat de peur et la noirceur sans concession du récit. Mais encore eût-il fallu lui conférer une certaine grandeur tragique, ou alors aller au bout de la banalité quotidienne. Ici, on se retrouve au contraire dans cet académisme de bon goût et d’antiquaire – avec look décoloré brun-vert et force musique d’Alexandre Desplat – qui plombe les médiocres films historiques. Or qu’importe que chaque détail du décor soit exact (avec livre d’époque déjà jauni de rigueur…) si la langue elle-même n’est pas respectée?

Pour des questions de financement, Vincent Perez aurait en effet opté pour l’anglais et un casting international en conséquence. Fatale erreur, qui donne lieu à un festival d’accents teutons plutôt qu’à un jeu nuancé et des dialogues convaincants. Bref, on ne peut que regretter que ce ne soit pas un cinéaste de trempe d’un Christian Petzold («Phoenix») qui se soit attelé à la tâche. Mais les Allemands les plus conscients ont sans doute encore trop de réticences envers ce type de matériau, suspect de chercher à distinguer les «bons» Allemands là où régna surtout une terrible lâcheté collective.


Seul dans Berlin (Alone in Berlin), de Vincent Perez (Allemagne – France – Royaume-Uni, 2016), avec Emma Thompson, Brendan Gleeson, Daniel Brühl, Mikael Persbrandt, Monique Chaumette, Joachim Bissmeier, Katrin Pollitt, Lars Rudolph. 1h43

Rétrospective Vincent Perez «Le Fils du Léman», Cinémathèque Suisse, Casino de Montbenon, jusqu’au 31 décembre.