Organiser à Lausanne – siège de la prestigieuse Cinémathèque suisse – un festival entièrement dédié aux films du patrimoine: si l’idée semblait aller de soi, il aura fallu attendre mars 2018 pour que s’ouvrent les premières Rencontres 7e art Lausanne (r7al), qui auront notamment été marquées par la présence de Christopher Walken, de Darren Aronofsky et de Barry Levinson. Douze mois plus tard, alors que le deuxième chapitre de la manifestation s’apprête à être ouvert ce jeudi par Joel Coen, qui présentera sans son frère Ethan The Ballad of Buster Scruggs, son directeur ne cache pas son excitation, comme un môme qui aurait reçu les clés d’un magasin de jouets. «Je me dis que ça va être une édition magnifique», se réjouit Vincent Perez, ce Vaudois qui a fait carrière en France mais n’a jamais oublié d’où il vient.

Notre grande interview de Vincent Perez: «Le cinéma, c’est une expérience collective»

Lorsqu’il avait annoncé en primeur dans les colonnes du Temps, en septembre 2017, qu’il lançait ces rencontres, Vincent Perez nous expliquait les yeux embués l’épiphanie que fut, dans le cadre du Festival Lumière, à Lyon, la redécouverte sur grand écran de La vie est belle, chef-d’œuvre immarcescible de Frank Capra. Il nous disait les spectateurs ensemble, unis dans un moment de partage, l’impression d’avoir été «lessivé d’émotions». Le cinéma comme expérience collective, c’est son credo. Il nous le répète de nouveau: «Sans émotion, il n’y a pas de cinéma. C’est ce que les gens vont chercher quand ils vont voir Green Book, Pupille ou Les chatouilles: ils veulent être émus, se projeter.» Vincent Perez cite des films récents, car il va toujours beaucoup au cinéma. Son métier, c’est aussi sa passion.

Chéreau comme mentor

Il se souvient qu’enfant, lorsqu’une irrépressible cinéphilie s’est emparée de lui, il profitait des sorties de ses parents pour descendre au salon et regarder Spécial Cinéma ou Les dossiers de l’écran. Il habitait alors Penthaz, où se trouvent les dépôts de la Cinémathèque suisse. Un hasard qui n’en était peut-être pas un. «Le jour où je me suis retrouvé pour la première fois invité par Christian Defaye dans Spécial Cinéma, j’ai eu l’impression de boucler la boucle, c’était un sentiment agréable», glisse-t-il.

Malgré ses envies d’écran large, c’est d’abord un cursus en photographie qu’il entreprend à Vevey. «Ça a été une manière de trouver une direction. Je continue d’ailleurs à faire de la photo, j’ai beaucoup exposé, notamment à la Maison européenne de la photographie.» En 2017 est même sorti un premier livre, Un voyage en Russie. Mais c’est bien le cinéma qui a d’abord révélé Vincent Perez, lorsque, après avoir étudié les arts dramatiques à Genève puis à Paris, il intègre l’école du Théâtre Nanterre-Amandiers, alors dirigé par Patrice Chéreau: «Le rencontrer a changé ma vie.» Le dramaturge et cinéaste le dirigera sur les planches, mais également trois fois au cinéma, avec en point d’orgue La reine Margot.

Après quelques petits rôles, le jeune diplômé décroche la timbale en 1990 lorsque Jean-Paul Rappeneau fait appel à lui pour incarner Christian de Neuvillette dans son adaptation de Cyrano de Bergerac. Face à Depardieu, le Vaudois est d’une grâce insolente, avec à la clé une nomination au César du meilleur espoir. On lui parle de talent, il évoque simplement la chance, avouant qu’il a «une relation particulière avec ce film». Récemment restauré, ce classique sera projeté ce week-end à Lausanne en présence de Rappeneau et d’Anne «Roxane» Brochet. Sa carrière est sur les rails et il se retrouve dans la foulée à Cinecitta, où il tourne, sous la direction d’Ettore Scola, Le voyage du capitaine Fracasse. «C’était la fin d’une époque, il y avait encore les décors d’E la nave va, de Fellini. On a même eu la visite de Mastroianni et de Jack Lemmon.»

Le cinéma comme miroir

Régis Wargnier, Michelangelo Antonioni, Tim Pope, Pavel Lounguine, Raoul Ruiz, Hugh Hudson, Diane Kurys: des cinéastes d’horizons divers font appel à lui. Vincent Perez alterne films d’auteur et longs métrages plus légers, trouve chaque rencontre enrichissante. Il se souvient de sa première entrevue avec celui qu’il appelle affectueusement «De Broc»: Philippe de Broca, contraint de l’engager pour Le bossu. «Il m’a dit d’emblée qu’il m’aimait bien, mais qu’il ne me voyait pas dans le rôle. Il voulait Thierry Lhermitte. Au moment de tourner le premier plan, il m’observe, assis sur un cube. Puis il me regarde et me dit: «Vous m’avez scotché.» Ensuite, ce ne fut que du bonheur.»

Sur la deuxième édition des r7al: C’est à Lausanne que le cinéma se rencontre

Vincent Perez tourne actuellement L’affaire Dreyfus, réalisé par Roman Polanski – «d’où ma barbe», glisse-t-il. «Ce que je vois est très impressionnant, je pense que ça va être un grand Polanski, un film dans lequel il porte un regard d’adulte sur le thème qu’il avait déjà abordé dans Le pianiste: l’antisémitisme.» Le Vaudois annonce aussi qu’il s’apprête à réaliser son quatrième long métrage, un thriller écologique. L’état de la planète le rend triste, il trouve que les hommes sont devenus fous et ne comprend pas «cette idée d’être toujours dans la croissance». La deuxième édition des r7al abordera d’ailleurs ce thème en marge de la projection de Soleil vert, qui en 1973 évoquait déjà l’épuisement des ressources. Sous la bannière «au-delà des limites», le festival propose une quarantaine de longs métrages qui ont marqué leur époque, repoussant les codes narratifs et esthétiques alors en vigueur. Autant de titres qui ont encore des choses à nous dire, assène Vincent Perez, qui défend «le cinéma comme un miroir de la société».


Profil

1964 Naissance à Lausanne d’une mère allemande et d’un père espagnol.

1991 Nomination au César du meilleur espoir pour «Cyrano de Bergerac», de Jean-Paul Rappeneau.

1994 «La reine Margot», de Patrice Chéreau.

2016 «Seul dans Berlin», troisième réalisation.

2017 Premier livre de photographie, «Un voyage en Russie».

2019 Du 7 au 10 mars, deuxième édition des Rencontres 7e art Lausanne.


Explorez le contenu du dossier