Les histoires d’amour finissent mal en général, dit la chanson. Du 4 au 8 mars dernier, c’est justement sous ce thème du romantisme que devait se placer la 3e édition des Rencontres 7e art Lausanne, festival patrimonial créé sous l’impulsion de Vincent Perez, cet enfant du pays monté à Paris. Mais le coronavirus – on ne parlait alors pas encore d’épidémie de Covid-19 – a eu raison du rendez-vous, officiellement annulé deux jours avant son ouverture.

La liste des invités était belle. Isabella Rossellini, Pierce Brosnan, Luca Guadagnino, Roland Joffé, Cédric Klapisch, Patrice Leconte, Bertrand Blier ou encore Valeria Golino devaient partager avec le public leur amour du cinéma. Ils ne sont pas venus mais, finalement, une partie de la programmation des Rencontres va être montrée, à partir de ce mercredi (et une projection de Love Story à 17h40) et jusqu’à la mi-juillet, dans les salles Pathé. Pour Vincent Perez, la satisfaction est grande de pouvoir proposer sur grand écran, dans une période où les nouveaux films ne sont pas légion, d’immarcescibles classiques, à l’image de La vie est belle, de Frank Capra, qu’il viendra lui-même présenter le 1er juillet.

Le Temps: Le mercredi 26 février, lors d’une discussion publique, vous présentiez aux lecteurs du «Temps» la 3e édition des Rencontres 7e art Lausanne, qui devaient s’ouvrir la semaine suivante. Puis, en quelques jours, tout s’est accéléré et le festival a été annulé. Comment avez-vous vécu cet arrêt brutal?

Vincent Perez: Cette période a été stressante, mais à partir du moment où on a annulé, ce fut un soulagement. Car si les rassemblements de moins de 100 personnes avaient été interdits pendant le festival, on se serait retrouvé avec tous nos invités sans savoir quoi faire. Au final, c’était à moi de prendre cette décision, mais je voulais le faire en bonne intelligence, notamment avec nos sponsors, même si à ce moment-là nos invités voulaient venir. On a heureusement pu compter sur nos partenaires, et là je suis obligé de les citer, car on a bien vu pendant la crise, même si ça a surtout été le cas en France, à quel point les milieux culturels sont souvent oubliés. La Cinémathèque suisse, le Beau-Rivage, BNP Paribas, Pathé, la Fondation Michalski ou encore la banque Piguet Galland et Pax: ils nous ont tous suivis, même si c’était difficile pour eux.

Et finalement, une partie de la programmation va bel et bien exister…

Je suis heureux, car on avait vraiment mis sur pied une belle programmation. Ces trois derniers mois, avec tout ce qui s’est passé dans le monde mais aussi l’émergence de débats importants, notamment avec cette nouvelle prise de conscience de l’existence du racisme, de nouvelles questions sont apparues. Tout en restant dans la thématique des histoires d’amour, nous avons dès lors ajouté quelques films, comme Le Mirage de la vie, de Douglas Sirk, un film somptueux qui me parle intimement puisque mes enfants ont du sang africain. On va montrer les œuvres de très grands réalisateurs, dont plusieurs films de Billy Wilder et aussi Diamants sur canapé, de Blake Edwards, qui avait ce don de transformer des sujets graves en comédie.

Cette thématique des histoires d’amour est idéale en cette période de déconfinement post-crise sanitaire…

Notre but est d’amener du beau et de l’émotion. On va dans les salles pour réfléchir, mais aussi pour rêver. Je dis d’ailleurs souvent que ce qui se rapproche le plus du cinéma, ce sont les rêves qu’on fait la nuit. Durant plusieurs semaines, les spectateurs se sont tournés vers les écrans de leurs télévisions et leurs ordinateurs; à un moment donné, il y a saturation. On a remarqué que les petits écrans ne peuvent pas remplacer éternellement le cinéma. Le plaisir d’aller dans une salle et de vivre collectivement des histoires est irremplaçable. Il y a quelque chose d’altruiste et de généreux dans le fait d’aller au cinéma. C’est ce que nous proposons avec les Rencontres. Sans cette idée de partage, il y a quelque chose en nous qui se fane. La force des chefs-d’œuvre, la force de l’art, c’est de nous pousser à nous ouvrir à d’autres sensibilités, tout en découvrant la nôtre. C’est comme si on poussait les murs de notre inconscient pour aller explorer d’autres univers.

Vous êtes comédien, mais aussi réalisateur et photographe. En tant que créateur, comment avez-vous vécu le confinement, passé en France avec votre famille?

J’ai été très prolifique: j’avais deux scénarios à rendre, ce que j’ai fait. Je suis actuellement en casting sur trois films, deux que je réalise et un troisième sur lequel je suis acteur et producteur et pour lequel on cherche un réalisateur. Reste la grande difficulté de se projeter dans l’avenir. En tant que lecteur, lorsque je reçois un scénario, j’ai par exemple aujourd’hui beaucoup de difficulté à entrer dans une histoire, parce que je ne sais pas où cela va me mener. On parle d’un embouteillage lorsque tous les tournages recommenceront, mais on ne sait pas vraiment comment cela va se passer. Pour le reste, on a eu la chance, avec ma famille, de vivre cette période de confinement et d’introspection de manière tout à fait agréable en comparaison de tous les gens qui ont vraiment souffert. Et personne, dans notre cercle intime, n’a été touché par la maladie. Ça a été une période intéressante par rapport au regard qu’on a sur le monde, à des remises en question nécessaires. Que dois-je changer dans ma vie? Est-ce que cela vaut la peine de tout le temps courir? Ce stress avec lequel on a pris l’habitude de vivre est-il vraiment nécessaire pour avancer?

Portrait: Vincent Perez, une vie en cinémascope

D’une manière ou d’une autre, les fictions de demain devront-elles tenir compte de cette crise mondiale?

Comment les histoires sur lesquelles on est en train de travailler vont être impactées par ce qu’on a vécu? C’est une question que je me pose. Quand on écrit, on a des antennes, on essaie de sentir ce qui se passe, de percevoir les mutations de nos cultures et des rapports humains. Un film est fort à partir du moment où il raconte l’histoire du monde à un moment précis. L’autre soir, j’ai revu Full Metal Jacket, qui passait à la télévision: même s’il a été réalisé dans les années 1980 et parle de la guerre du Vietnam, il parle de notre rapport à la guerre et de son absurdité. Les grands classiques traversent le temps et continuent de résonner.


Rencontres 7e art Lausanne, du 24 juin au 16 juillet. Le programme sera mis à jour chaque semaine sur le site des cinémas Pathé ainsi que la page Facebook du festival.