Ils nous viennent de si loin que leur naissance est souvent incertaine, ils traversent les frontières, gardant de leurs détours des particularités qu'ils revendiquent comme étant les seules authentiques, on les trouve dans les bibliothèques familiales mais aussi sur les bureaux des pédopsychiatres, on verrait volontiers en eux la panacée à bien des mal-être enfantins: il est exigeant, aujourd'hui, le rôle qu'on attribue aux contes! Par chance, cela ne décourage pas les éditeurs de proposer un choix d'albums qui sont souvent de grande qualité, comme si le privilège de côtoyer des récits qui ont traversé les siècles donnait aux artistes une inspiration particulière.

Dans les années 80, les Editions Grasset ont publié, sous la direction d'Etienne Delessert, une série de contes illustrés par les grands noms du moment: André François, Roberto Innocenti, John Howe, etc. C'est précisément ce dernier qui signe les images torturées de Le Pêcheur et sa femme, tout récemment réédité, comme le fut Le Petit Chaperon rouge de Sarah Moon l'année dernière; d'autres ouvrages suivront, tout aussi indispensables, une manière de témoignage iconographique d'une époque: la nôtre.

Son Peau d'Ane est presque du travail d'orfèvre, La Barbe bleue est un album puissant, où le noir domine, et que dire du récent Blancheneige (comme les autres chez Didier jeunesse), si ce n'est que son pouvoir suggestif est immense? Cet ouvrage pour lequel il dit avoir voulu «trouver le blanc», Eric Battut – car c'est de lui qu'il s'agit – l'a conçu à partir de dessins qu'il estimait ratés, ébauches qu'il a recouvertes d'une couche de gouache, puis dont il a exhumé quelques éléments, une maison, une lune: de ces «palimpsestes picturaux» naît une profondeur, une épaisseur qui sert à merveille le genre du conte. Chez le même éditeur, Isabelle Chatellard propose Le Petit Poucet d'après Perrault, réécrit avec verve par Jean-Pierre Kerloc'h: des dessins d'une géométrie affolée, un univers où rêver et se perdre – ce qui tombe plutôt bien…

Georges Lemoine s'est quant à lui laissé inspirer par Le Prince heureux qu'Oscar Wilde écrivit, il y a un peu plus d'un siècle, pour ses fils: les larmes d'une statue – celle d'un prince désormais impuissant à aider les plus déshérités de ses sujets – un martinet volant au-dessus de la ville et distribuant yeux de saphir ou feuilles d'or aux démunis, et puis le rêve d'une Egypte où l'oiseau n'ira plus… Beaucoup de beauté dans cet album qui touchera toutes les générations (Gallimard jeunesse).

Certes, ils en voient de toutes les couleurs, aujourd'hui, les «bons vieux contes de notre enfance»! Mais ils en ont l'habitude, eux qui, à travers les ans, ont subi tant de transformations, ne serait-ce que pour la bonne raison que leur transmission fut d'abord orale; de plus, quand un auteur comme Perrault, par exemple, s'intéresse à l'histoire de Cendrillon, c'est pour en faire une jeune fille modèle de son époque, désireuse de plaire à tout le monde et à son prince en particulier. On est loin de la Gatta Cenerentola de Giambattista Basile, première Cendrillon littéraire, qui assassina sa belle-mère. Souvenons-nous cependant que pour qu'il y ait détournement – et donc, souvent, humour et causticité – il faut que la connaissance du récit d'origine perdure. Or cela ne dépend pas des enfants…

S'il est un auteur qui excelle dans l'art de prendre les histoires à contre-courant, c'est bien Rascal; ses titres sont d'ailleurs parlants: La Nuit du grand méchant loup, Le Petit Prince des marais, Petit Lapin rouge… Dans chacun de ces récits, les personnages eux-mêmes ont des contes une réelle connaissance, et ce savoir les sauvera d'une situation délicate. Récemment, et comme les précédents à L'Ecole des loisirs, Rascal a publié Le Petit Chaperon rouge et Boucle d'or & les trois ours, deux albums sans texte, en rouge, noir et blanc pour le premier, en noir et blanc seulement pour le second. Une démarche intéressante, puisque le langage ici est uniquement visuel, et laisse donc une place à la parole de l'enfant ou de l'adulte, qui peut à sa guise coller à la tradition ou se permettre quelques libertés.

Geoffroy de Pennart s'est lui aussi fait une spécialité de ce type de transgression, mais dans ses albums, parus chez le même éditeur, ils sont tous là: Madame Chèvre et ses sept chevreaux, les trois petits cochons, le petit Chaperon rouge… et même Pierre (celui du livret de Prokofiev). Ils ont un ennemi commun, ce loup plus pataud que dangereux – malgré les séances de remise en forme suivies dans le dernier livre Je suis revenu! qui fait suite à Le Loup est revenu et Le Loup sentimental… Dans chacun de ces récits domine l'humour, mais on y trouve aussi des questions plus profondes, comme par exemple celle de savoir s'il est légitime de déroger à certaines traditions qui blessent notre propre sensibilité.

A L'Ecole des loisirs toujours, les jeunes amateurs d'enquêtes policières se régaleront avec les albums d'Yvan Pommaux. Dans un dessin qui évoque les années 50, le chat-détective John Chatterton mène l'enquête: il doit sauver une fillette enlevée par le loup, les vêtements rouges semés en chemin le mèneront à son but (John Chatterton Détective), puis il y a cette jeune fille (Lilas) qui a disparu, cheveux d'ébène et peau blanche comme du lilas: certes, sa belle-mère veut la retrouver, mais ses intentions sont-elles vraiment généreuses? Enfin, Le Grand Sommeil trouvera son dénouement grâce à une sorte d'encyclopédie des affaires criminelles, où un tel cas avait été traité, en son temps… Un monde urbanisé et hybride, mi-humain, mi-animal, aucune trace de magie, aucun élément merveilleux: la belle, ici, se déplace avec des rollers et son prince est un jeune homme timide qui boit du sirop à la terrasse d'un café…

Aller plus loin dans la dérision, dans l'insolence que Le Petit Chaperon de ta couleur (Seuil jeunesse), de Vincent Malone – qui signe aussi les textes et musiques du disque accompagnant l'album – cela semble difficile: les illustrateurs (Jean-Louis Cornalba et Chloé Sadoun) mettent en scène un gros cochon rose à la place du loup, qui s'est fait porter pâle. Et tandis que le narrateur poursuit imperturbablement son récit, les images partent dans un délire total. C'est très réussi, et le «bêtisier» proposé en fin d'ouvrage, de même que le supplément écologique (à quoi sert un bûcheron?) contribuent à la bonne humeur générale. Enfin, dans cette même tonalité, mais pour les plus grands enfants, et par exemple les lecteurs peu assidus ou vite découragés, les Editions Nathan proposent Les Contes: la vérité (vraie)! de Gudule, avec des illustrations complètement déjantées de Jacques Azam: dans l'esprit «on vous a menti, c'est pas comme ça que ça s'est passé», voilà une relecture des principaux contes de fées, avec force documents et sondages à l'appui, qui prouve noir sur blanc que le Petit Chaperon rouge était grand et vert, et qu'un chat ne porte jamais de bottes (déjà qu'avec des tongs, il a de la peine…). Vous l'aurez compris, à force de fréquenter les contes, le lecteur aussi en voit de toutes les couleurs!