«A 13 ans, on n’aime pas forcément Ferré, cette noirceur lumineuse où patauge le génie de la langue. Mais chez lui, j’ai trouvé le grand-père qui mettait du sirop sur les phrases que je rêvais d’écrire moi-même.» Il faut lire ce texte de Rémy Beurion publié sur son blog hébergé par Mediapart. Où il décrit ce «grand-père aux cheveux d’argent qui glisserait, surhumain, sur une vague de Dieppe. Ce jour-là, j’ai mis des galets dans mes poches. Je suis devenu l’enfant de la dernière adresse, celle de Léo Ferré, monument granitique sur lequel j’ai grimpé [et où] j’ai dû, aussi, hisser ma peine d’ado larmoyant.»

La «bête de scène»

«Léo Ferré est mort. Au poste frontière on a dû lui demander ses papiers», avait titré Le Nouveau Quotidien le 19 juillet 1993, cinq jours après la disparition de l’auteur-compositeur-interprète, pianiste et poète franco-monégasque. Ironie du sort, c’est en effet un jour de 14-Juillet, il y a exactement vingt ans, que ce contestataire et indécrottable antimilitariste, cette «grain’ d’anar», comme l’avait écrit le Journal de Genève et Gazette de Lausanne, s’était fait cueillir en sa maison de Toscane.

Alors comme toujours, dans ces cas-là, on commémore sec. Le Monde publie notamment un hors-série bellement intitulé Ferré, l’enragé. Vingt ans après, Marie-Christine Diaz lui rend hommage avec une immense pudeur. Et dans ce numéro exceptionnel, on ne passera surtout pas à côté de ce portrait du «révolté solitaire», des morceaux choisis de son œuvre et des textes de personnalités qui parlent de lui: Louis Aragon, Bernard Lavilliers, Pascal Boniface et d’autres. Un portfolio le montre enfin dans la posture de «bête de scène» qu’il affectionnait, crachant son venin contre toute forme de bêtise, hurlant les yeux mi-clos et le front volontaire, tendu vers l’universalité poétique.

Un parcours intime

TV5Monde propose, elle, un film documentaire, Léo Ferré, la mémoire des étoiles: l’irremplaçable poète de Frantz Vaillant (2013). Une forme de parcours intime, décrypté par des images inédites et des éclaircissements de Belleret, encore, l’auteur du Dictionnaire Ferré chez Fayard (1996): on y découvre un homme sans doute un peu insoupçonné, et ultrasensible. Hélas, la diffusion est prévue à des heures impossibles, dans la nuit du mardi 16 au mercredi 17 juillet, à 3h et à 5h du matin! Mais on peut aussi visionner le film gratuitement sur le site de la chaîne francophone.

Et puis il y a une fausse note, celle de Comment voulez-vous que j’oublieMadeleine et Léo Ferré, 1950-1973, aux Editions Phébus. Depuis la parution de ce livre, la polémique fait rage autour de Léo Ferré et de Pépée, le singe du vieil anarchiste à l’origine d’une chanson à succès. Le brûlot a été écrit par Annie Butor, fille de Madeleine, rencontrée par le poète en 1950 et abandonnée en 1968. Vingt ans après la mort des deux protagonistes, elle raconte sa part de vérité, en mémoire de sa mère. Le clan des Ferré, en Italie, fait bloc contre elle, car elle n’y est pas tendre avec l’auteur de «Jolie môme».

«Dégueulasse»

Mais dans Le Nouvel Observateur, le très respecté Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), à Paris, répond simplement, directement, que «le livre d’Annie Butor est dégueulasse, du verbe dégueuler». Il s’indigne aussi du portrait dressé dans Le Monde du 4 mai – «on se demande parfois si on lit Détective» – où Véronique Mortaigne affirme qu’elle «a su protéger en elle l’héritage intellectuel de Léo Ferré».

Et Boniface de commenter: «L’information du public eût été judicieusement complétée si la journaliste avait cru bon d’informer que dès la mort de Léo Ferré et de sa mère, survenue à deux mois d’intervalle, Annie Butor est en procès avec la famille pour capter l’héritage, non intellectuel, mais matériel de Léo Ferré.» Pan.

La musique, son cosmos

Plus intéressant, on préférera le livre de Jacques Vassal, Léo Ferré, la voix sans maître, au Cherche Midi: «De l’enfant monégasque au pater familias toscan, du 24 août 1916 au 14 juillet 1993, voici, narré par le menu, un voyage magnifique: celui d’un terrien du XXe siècle qui fit de la musique son cosmos et de la poésie son vaisseau spatial», dit l’auteur.

Plus classique, enfin, il y a le coffret de CD Léo Ferré l’indigné, chez Universal. Qui regroupe 266 chansons et une archive sonore rare d’Europe 1, où parlait Léo Ferré. C’était dans «Le roman des vedettes», une émission diffusée le 17 janvier 1961. Sans oublier le Festival Léo Ferré, à Gourdon en Quercy, dans le Lot, où il vécut une partie de sa vie, du 19 au 21 juillet prochains.