En 1979, la Banque hypothécaire du canton de Genève donnait une structure à sa politique d'acquisition d'œuvres d'art. Une politique fondée sur l'aspect novateur des œuvres achetées, sur la délégation des choix à un comité composé de spécialistes et d'amateurs d'art, et sur la volonté de soutenir la création locale. Le contexte était favorable, Genève s'ouvrait à l'art contemporain. L'Ecole des beaux-arts réformait son enseignement et devenait Ecole supérieure d'art visuel, l'Association pour un Musée d'art moderne était fondée, tandis que les lieux d'exposition et d'expérimentation, souvent gérés par les artistes eux-mêmes, se multipliaient: Ecart, Andata/Ritorno, Halle Sud et bien sûr le Centre d'art contemporain, Kunsthalle à la romande.

Perspicacité du jury

L'essentiel de la collection constituée au fil de vingt années à la BCGe, Banque Hypothécaire devenue Banque Cantonale de Genève, reste sans doute teinté de régionalisme. Même si un certain nombre des 75 plasticiens représentés mènent carrière au-delà des frontières nationales. Et même si, grâce notamment à la Galerie Anton Meier, où ont été acquises la plupart des œuvres d'artistes alémaniques, l'art venu d'outre-Sarine est également largement présent dans cet ensemble.

Celui-ci, riche de quelque 130 œuvres, occupe les locaux publics et privés de la banque, muée en une sorte de vitrine de l'art actuel. Les 15 pièces reçues par le Musée d'art et d'histoire en échange du Prix d'art contemporain décerné par la même banque l'ont été, elles, en vertu d'un accord qui relève véritablement du mécénat – alias du don «gratuit». Les artistes lauréats, choisis sur l'ensemble de la scène helvétique, sont parés du rôle d'ambassadeurs de l'art suisse à l'étranger: ils ont participé à des manifestations comme la Documenta de Kassel (Fischli-Weiss, Adrian Schiess), la Biennale de Venise (Markus Raetz, Christian Marclay), la Biennale de São Paulo (Fischli-Weiss), ont été actifs au sein d'un groupe «historique» comme BMPT (Niele Toroni), ou ont été investis par la suite de rôles aussi médiatiques que celui qu'a assumé Pipilotti Rist, lauréate du prix en 1994.

Artistes d'envergure internationale, ils ne l'étaient pas toujours au moment où ils ont reçu le prix; ce fait est à relever, puisqu'il atteste la perspicacité du jury d'attribution, composé de professionnels aussi chevronnés que Harald Szeemann, Martin Kunz, Christian Bernard, Dieter Schwarz ou Rainer Michael Mason. Par exemple, lorsque le premier lauréat, Josef Felix Müller, fut récompensé en 1984, il avait 29 ans et peu d'expositions à son actif; de plus, il représentait un courant néo-expressionniste ou «sauvage» alors controversé: son exposition au Fri-Art à Fribourg venait d'être censurée. L'année suivante, le sexagénaire Mario Merz était à son tour distingué: il était alors un artiste consacré, chantre de l'arte povera, et l'œuvre qu'il offrit pour l'occasion au Musée d'art et d'histoire, celui-ci n'aurait sans doute pas eu autrement les moyens de l'acquérir.

En somme, comme l'affirme Philippe Cuenat dans le catalogue, c'est bien le «désir» qui a motivé les choix du jury, attaché à distinguer un «art en train de se faire». Et si cet art jouit parfois d'effets de mode, on est en droit d'espérer que les 15 pièces entrées dans les collections du Musée d'art et d'histoire résisteront à ces modes. Car les artistes primés ont non seulement été généreux en mettant à disposition des œuvres de grand format, ils ont aussi mis un point d'honneur à ce qu'elles contiennent le meilleur d'eux-mêmes: la pièce murale d'Armleder, d'un noir-blanc sobre, est imposante, le triptyque photographique de Balthasar Burkhard, Aile, favorise tout un prolongement onirique, le chameau hautain dressé par Not Vital émeut en nous des sensations archaïques, l'image au fusain de Miriam Cahn nous hantera durablement…

Paysage de citrons

On aura compris que l'exposition du Musée Rath est double, puisqu'elle mêle un large éventail de la collection de la BCGe et celle, exhaustive et monumentale, qui est entrée au Musée. Mis à part le format des pièces, les deux ensembles fusionnent parfaitement. Les pièces les plus modestes de la collection de la BCGe attestent une rigueur professionnelle, un esprit de suite qui leur fait paradoxalement échapper à l'individualité dans ce qu'elle a d'autiste et de local.

Voyons, presque au hasard, l'humble aquarelle d'Ilse Weber, paysage de citrons aux tons de papier peint, ou telle légère sculpture de bois de Laurent de Pury, ou le monochrome jaune de Hans-Rudolf Huber. Considérons les tendances esthétiques avouées par une Christiane Wyler, un Gilles Porret ou un Hervé Graumann, la patience d'une Denise Emery ou d'une Marie Boesch, la violence figurative d'Anselm Stalder ou le geste lyrique de Charles Rollier. Regardons, et rendons à César ce qui revient à César, c'est-à-dire, au-delà du mérite décisionnel et altruiste d'une banque, aux artistes le mérite de leur engagement.

20 ans de mécénat à la Banque cantonale de Genève. 75 artistes suisses contemporains. Musée Rath, Genève, tél. 022/418 33 40. Ma-di 10-17h (me 12-21h). Jusqu'au 11 avril.