Cinéma

Vingt ans de cinéma latino avec Filmar

La 20e édition du festival Filmar en América latina s’est ouverte vendredi à Genève. Quelque 90 films y sont programmés jusqu’au 2 décembre

Si on vous dit cinéma latino, vous penserez probablement d’abord au Brésil, à l’Argentine et au Mexique. Logique. Mais ces trois pays, malgré leur côté ogre, ne sauraient résumer à eux seuls la richesse et la diversité artistique des Amériques centrale et du Sud, ainsi que des Caraïbes. Richesse et diversité que défend depuis deux décennies, à Genève, le festival Filmar en América latina, dont la 20e édition a été lancée hier soir avec la projection de Las herederas, ou l’histoire de deux bourgeoises paraguayennes qui vont voir leur vie basculer.

A l’origine de Filmar, il y a un ciné-club étudiant abrité par l’Institut universitaire d’études du développement (IUED), créé en 1961 et aujourd’hui partie intégrante de l’Institut de hautes études internationales et du développement. Cofondateur du festival et ancien directeur adjoint de l’IUED, Jean-Pierre Gontard se rappelle justement d’une domination du Brésil, de l’Argentine et du Mexique. Viendra ensuite le cinéma cubain, auquel le ciné-club s’intéressera tout en explorant également l’Afrique, avant que naisse l’envie de pérenniser ce travail de programmation à travers un festival. Un groupe d’étudiants et d’enseignants réfléchit alors à un concept et, après une hésitation entre les cinémas latino et africain, c’est donc finalement le premier qui l’emportera. Dès sa première édition en 1999, Filmar choisira de prendre des chemins de traverse pour défricher une cinématographie encore peu connue en marge du Cinema Novo brésilien.

Nouvelle génération d’auteurs

A la tête de Filmar depuis l’an dernier, Vania Aillon rappelle que l’histoire de l’Amérique latine est profondément marquée par les nombreuses dictatures qui s’y sont succédé. Autant de drames et d’histoires tragiques qui ont inspiré les réalisateurs – elle cite notamment, parmi les cinéastes engagés qui comptent, le Mexicain Arturo Ripstein et le Chilien Patricio Guzmán. Au cours de ses deux décennies d’existence, le festival a eu la chance de suivre l’émergence d’une nouvelle génération d’auteurs, tous invités dans les grandes compétitions internationales, à Cannes, Venise et Berlin, et dont les chefs de file sont le Chilien Pablo Larraín, le Mexicain Carlos Reygadas, les Argentins Lucrecia Martel et Pablo Trapero. Cette année, parmi la compétition Opera Prima dévolue aux premières œuvres, Filmar propose des productions venues de Porto Rico, d’Uruguay, du Pérou ou encore de République dominicaine. Autant de pays qui, il y a vingt ans, n’existaient pour ainsi dire pas sur la carte du cinéma.

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Lorsqu’on lui demande s’il existe un dénominateur commun aux cinématographies nationales qui font la pluralité du septième art latino, Vania Aillon évoque, au-delà de la langue espagnole dominante, un goût pour la littérature et un profond questionnement identitaire, lié aux différents peuples autochtones propres à chaque pays. Et alors que nombreux sont les films a avoir exploré le réalisme magique dans le sillage d’écrivains comme Carlos Fuentes, Julio Cortázar ou Gabriel García Márquez, elle note aujourd’hui un retour vers le réalisme, un besoin d’aborder des questions de société. «Quand ça va très mal et qu’il faut aller de l’avant, ne pas baisser les bras, la culture est importante.» On se souvient notamment du sursaut salutaire du cinéma argentin durant la crise économique du tournant du XXe siècle. Ce qui fait également la force du cinéma latino, poursuit Jean-Pierre Gontard, c’est que, contrairement à l’Afrique, il n’a jamais reposé sur la coproduction étrangère pour exister, d’où une garantie de ne pas voir les histoires qu’il voulait raconter vampirisées par le regard des colons européens ou nord-américains.

Expérience collective

Jusqu’au 2 décembre, Filmar en América latina présente quelque 90 films récents et plus anciens. Chaque année, à l’heure où les canaux de distribution sont toujours plus étroits, la manifestation attire une moyenne de 20 000 cinéphiles. Voir les salles accueillir des spectateurs de différentes générations procure à Vania Aillon, qui défend le cinéma en tant qu’expérience collective, une intense satisfaction. «On a parfois entendu qu’il y avait trop de festivals de cinéma à Genève. Mais c’est simplement parce qu’on y a un public nombreux et curieux.»


Les coups de cœur de la directrice Vania Aillon

«El silencio del viento», d’Alvaro Aponte-Centeno (Porto Rico/République dominicaine/France, 2017). Section Opera Prima.

«Ce film de la section Opera Prima, qui propose des premières œuvres de réalisateurs émergents, nous vient d’un pays, Porto Rico, qu’on a peu l’habitude de voir au cinéma. Découvert à la Berlinale, El silencio del viento est un très beau film qui parle de l’immigration à travers une famille de passeurs, et joue beaucoup avec les silences. Le sujet est amené avec une grande sensibilité et porté par des acteurs excellents. Il nous laisse entrevoir quelque chose d’autre de l’Amérique latine.»

«Virus tropical», de Santiago Caicedo et Power Paola (Colombie, 2017). Section Opera Prima.

«Il s’agit d’un film d’animation, adapté d’une bande dessinée de Power Paola. Il nous vient de Colombie, un pays dont le cinéma est en train d’émerger. Il y a un côté Marjane Satrapi, mais avec un sujet fortement lié à l’Amérique latine. Fille de pasteur, la dessinatrice y raconte sa trajectoire de vie, entre l’Equateur et la Colombie, celle d’une jeune fille essayant de trouver son indépendance. Avec en toile de fond ces questions: comment grandir lorsqu’on est adolescente, quels sont nos rêves?»

«Retablo», d’Alvaro Delgado-Aparicio (Pérou/Allemagne/Norvège, 2017). Section Opera Prima.

«Récompensé à Berlin, ce film nous plonge dans une famille vivant dans un petit village des montagnes péruviennes, où un père fabrique de petites crèches décoratives appelées retablo. Il raconte une histoire de relation père-fils qui va être bouleversée par un événement inattendu.»

«Un traductor», de Rodrigo & Sebastián Barriuso (Cuba/Canada, 2018). Section Focus Sud.

«Ce long métrage s’inspire d’une histoire vraie, celle des pères des réalisateurs. L’histoire se déroule à Cuba en 1989, durant les années de transition et au moment de l’accident nucléaire de Tchernobyl qui verra plusieurs enfants envoyés à Cuba pour y être soignés. A partir de là, le film propose un récit traité à la fois sur le mode du polar et de la romance.»

Filmar en América latina, Genève, jusqu’au 2 décembre. Infos et programme détaillé sur

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