De la façon la plus classique qui soit dans le 9e art, M.S. Bastian est connu pour ses personnages de bande dessinée. Les festivals (Berlin, Lucerne…) confient même à ce dessinateur zurichois la réalisation de bars flashis remplis de ses créatures. Mais celles-ci ont souvent un air de déjà vu. Mickey, les Barbapapa ou encore le Bonhomme Michelin habitent en effet son univers, parmi tant d'autres icônes. Le temps d'une journée, l'artiste a quitté son atelier biennois pour venir nous présenter ses personnages, tels qu'on peut les découvrir en ce moment à la galerie genevoise Papiers Gras.

D'abord ce Mickey qui fonce comme un missile agressif à travers un tableau. M.S. Bastian doit une bonne partie de sa notoriété à la souris de Disney tant il l'a utilisée dans les années 1990. «Grâce à une bourse, j'ai habité New York en 1989-1990, dans un quartier portoricain où il y avait pas mal d'agressions. Je lisais des textes de Bukowski sur la solitude dans les grandes cités. C'est en fait chez lui que j'ai repris cette vision monstrueuse de Mickey. Sur cette peinture, il s'agit d'un collage repris d'une affiche sérigraphiée. Je réutilise ainsi beaucoup d'anciens travaux pour en fabriquer de nouveaux.»

«Utiliser Mickey, c'était aussi pour moi rappeler aux visiteurs des galeries et des musées d'art contemporain où j'exposais que je faisais également de la bande dessinée.» M.S. Bastian a en effet toujours revendiqué cette appartenance à plusieurs domaines. «Ce n'est pas évident. D'autres ont dû arrêter de faire de la bande dessinée pour pouvoir signer des contrats avec des galeries. Ce monde parle beaucoup de crossover, mais il impose en fait ses limites aux artistes.» Sa nouvelle manière de souligner cette transversalité consiste à s'approprier des tableaux, qu'il s'agisse de croûtes trouvées au marché aux puces ou de toiles célèbres copiées par un «faussaire» thaïlandais. Devenus petits personnages aux yeux ronds, amis et références artistiques se côtoient ainsi dans le bar de Hopper (Robert Crumb, Blanquet, Julie Doucet, Pettibon, Erro…) ou autour du billard de Van Gogh (Arp, Duchamp, Munch, Picasso, Hodler…). Avec à chaque fois M.S. Bastian!

L'artiste s'inclut en effet régulièrement dans ses œuvres. Il fait par exemple partie des poupées (avec notamment Ben Laden et le dalaï-lama pour une petite touche plus directement politique) exposées à Papiers Gras. Une simple figurine de tissu blanc avec la mèche rebelle qui le caractérise, petit clin d'œil à Tintin. «C'est ma femme qui l'a cousue et je l'ai dessinée», précise-t-il.

Il travaille régulièrement avec Isabelle L. Le couple a décidément le goût des initiales mystérieuses. En fait, M.S. Bastian cache son nom derrière ses initiales, Bastian étant le nom de jeune fille de sa mère. Dans les pays germaniques, les lettres M.S., pour Motor Schiff, précèdent l'immatriculation des bateaux à moteurs. Et ce n'est peut-être pas pour rien que M.S. Bastian peint souvent des embarcations. «Pour moi, le bateau est une figure de l'artiste qui embarque pour voir le monde.» Lui-même a réalisé plusieurs longs voyages. Le dernier l'a notamment mené à Tokyo. «Au Japon, chaque entreprise, chaque institution a son logo, sa mascotte. J'en ai rempli mes carnets de croquis et je les replace dans mes tableaux.» Cela donne des rues tokyoïtes, à moins que nous nous trouvions à Bastopolis, où les personnages se multiplient sur les enseignes, dans la rue, dans les airs… Ils peuplent la ville de leurs sourires béats.

Parmi eux, on retrouve toujours Pulp, une figure que Bastian apprécie pour sa neutralité et à qui il vient de consacrer un ouvrage (M.S. Bastian et Isabelle L., Pulp, Editions Clandestin, à Bienne). L'ouvrage donne une bonne idée de la variété des médias utilisés par l'artiste, recycleur d'images autant que de matériaux. A l'instar de ce ring de métal où deux boxeurs s'affrontent. En fait une vieille boîte habilement traficotée, martelée et repeinte. Ce détournement a eu lieu il y a vingt ans mais, depuis, Bastian a, à plusieurs reprises, fait évoluer l'objet qui aujourd'hui porte les dates 1984-2004. «Cette boîte résume en fait mon parcours professionnel puisque ça fait vingt ans que je gagne ma vie avec l'art, si je comprends aussi les travaux de graphisme.» Déjà vingt ans, une douzaine d'ouvrages personnels, d'innombrables illustrations et participations à des albums collectifs, des centaines d'expositions. Pourtant, ils ne sont pas encore tous dessinés les logos et autres toons que M.S. Bastian recyclera.

M.S. Bastian à la galerie Papiers Gras, pl. de l'Ile 1, à Genève, tél. 022/310 87 77. Jusqu'au 19 juin.