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La couverture de «The End» de Zep, aux Editions Rue de Sèvres.
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Bande dessinée

Vingt BD à déguster cet été

Comme chaque année, les journalistes et critiques de BD francophones livrent leurs choix de lecture pour les vacances. En voici une sélection, ainsi qu’un aperçu de la créativité suisse dans le monde des bulles

A partir des 2400 titres parus entre novembre et début juin, 95 membres de l’ACBD (Association des critiques et journalistes de bande dessinée) ont voté chacun pour dix albums, pour vous aider à faire des choix dans la masse des nouveautés qui pourraient agrémenter votre été. Ce n’est pas un palmarès ni un classement, mais une liste subjective. Notre sélection.


Retour à Prague, enfin

Qui, en cette année commémorative de Mai 68, se souvient de l’écrasement du Printemps de Prague par les chars soviétiques, le 21 août 1968? Pas grand monde, se désole Vittorio Giardino. Quand il a cherché un exemplaire de L’aveu, du ministre tchécoslovaque Artur London, condamné lors d’un procès stalinien, aucun libraire n’en avait jamais entendu parler, aucun catalogue n’en faisait mention. «Comme si ce livre n’avait jamais été écrit, comme si cet auteur n’avait jamais existé et, peut-être, comme si les faits qu’il relatait ne s’étaient jamais déroulés», explique Giardino. C’est une des raisons qui pousse le dessinateur à raconter cette époque, avec brio, à travers la vie du jeune Jonas Fink, de la grisaille répressive sous la botte soviétique depuis 1948 jusqu’à l’espoir né de la libéralisation incarnée par Alexander Dubcek, vite écrasé par l’invasion brutale des Russes et de leurs alliés à l’été 68.

Les deux premiers volumes de cette saga à la ligne claire et lumineuse ont paru en 1994 et 1997, puis Giardino s’est consacré pendant vingt ans à Max Fridman, son négociant en tabac à Genève et espion sur les bords. Enfin, mais on n’en doutait pas, Jonas Fink est de retour et son formidable créateur le plonge dans ce douloureux été praguois, avant une sorte de post-scriptum final situé après la chute du mur de Berlin, doux-amer, mais plus amer que doux… Un regret: le format réduit des nouveaux albums, qui dessert vraiment le somptueux dessin de Giardino. Pour le reste, l’ancien ingénieur est un très grand auteur, et Jonas Fink un livre mémorable dont on se souviendra, on l’espère, plus longtemps que de L’aveu d’Artur London.

«Jonas Fink t. 2: Le libraire de Prague», de Vittorio Giardino, Casterman, 176 p.


Mémoire virtuelle et cérébrale

Dans un avenir très proche, toutes les données et sauvegardes numériques s’évaporent soudain sur toute la planète. C’est le chaos immédiat. Bilal s’interroge sur une société de plus en plus captive du virtuel, si rapide qu’il nous dépasse. Une réflexion sur la mémoire (la nôtre, cérébrale) et le déficit de transmission entre les générations. Mais que se passe-t-il dans la tête de l’astronaute revenu de Mars devenu, lui, hypermnésique? Puissant et captivant, du grand Bilal.

«Bug», d’Enki Bilal, Casterman, 86 p.


Humour spatial

Difficile de prendre en défaut Marion Montaigne quand elle se met sur les pas de l’astronaute français Thomas Pesquet. Enrobé de beaucoup d’humour et d’anecdotes, son récit clair et précis est impeccable. Elle suit l’astronaute de Houston à Baïkonour, où elle assiste au décollage de Soyouz, et même dans la station spatiale ISS… via l’e-mail et le téléphone. Malgré son «métier de dingue», Pesquet est cool et accessible. C’est même lui qui a contacté la dessinatrice, en lui envoyant un commentaire sur son blog BD de vulgarisation scientifique. Elle ne l’avait pas lu!

«Dans la combi de Thomas Pesquet», Marion Montaigne, Dargaud, 208 p.


Thriller surnaturel

Des pluies diluviennes ponctuent le récit, annonciatrices de dérèglements incontrôlables. Tout démarre comme un thriller, haletant et inquiétant, dans lequel s’infiltrent peu à peu des pistes de moins en moins explicables. Bien. Nous tombons dans le fantastique et le surnaturel. Sanglant. Tous ces éléments irrationnels, comme cette longue lignée de femmes dont dépend la stabilité géologique d’une région, peuvent laisser assez froid, même si les contes et légendes ancestraux n’ont que faire de la logique cartésienne. Mais le récit est prenant, construit, et surtout magnifié par le dessin puissant, expressif, somptueux de Frederik Peeters, qui a aussi coécrit le scénario.

«L’homme gribouillé», de Frederik Peeters & Serge Lehman, Delcourt, 328 p.


Du jeu dans les cases

«C’est juste l’incroyable magie de la bande dessinée, M’dame», explique Imbattable en sauvant une mère interloquée et son fils attaqués par deux malfrats. Il y a de quoi ne rien y comprendre: il a terrassé un des bandits en sautant sur lui depuis sa cuisine où il vaquait dans la case au-dessus, puis désarmé l’autre en intervenant depuis le bas de la page, donc depuis le futur de l’histoire. Vous suivez? En fait, ce super-héros bonhomme, insignifiant et bedonnant, voit tout ce que le lecteur voit, et tire ses super-pouvoirs des codes et de la structure de la BD elle-même. Il se déplace d’une case à l’autre sans tenir compte de la linéarité du récit et joue donc sur le temps, passant du présent au futur ou au passé pour anticiper, surprendre et faire le bien. Savoureux, inventif, toujours surprenant.

«Imbattable t. 1 et 2», de Pascal Jousselin, Dupuis, 46 p.


Les arbres se rebiffent

Privées de la possibilité de fuir, les plantes doivent trouver d’autres stratégies de défense, parfois stupéfiantes selon les découvertes récentes. On connaît l’anecdote des acacias du Transvaal, qui émettent des doses de tanin mortelles quand trop d’antilopes koudous viennent brouter leurs feuilles et qui avertissent les arbres avoisinants. Zep part de cette histoire, et en pousse la logique loin, très loin, en faisant valider sa théorie par des scientifiques. Les arbres nous observent-ils et vont-ils faire subir aux humains trop envahissants le même sort qu’aux koudous? Passionnant et apocalyptique.

«The End», de Zep, Rue de Sèvres, 92 p.


L’humain dans le robot

Bonus: ce livre n’a pas été retenu parmi les vingt BD de l’été de l’ACBD, mais il est trop fascinant pour être ignoré… Sur New Earth, une planète que les hommes depuis longtemps disparus ont ensemencée à distance, une longue évolution planifiée aboutit à une société de robots androïdes devenue ultra-rationnelle et autoritaire. La parole n’existe pas, remplacée par une symbiose électro-neuronale permanente et inquisitrice. Mais le vent de la révolte se lève, amplifié par ce qui reste dans la mémoire collective de l’héritage culturel interdit des humains. Une lecture hypnotique, cybernétique, mathématique et philosophique, portée par la poésie du dessin échevelé de Baudoin qui met en images saisissantes équations, connexions, codes et autres concepts abstraits.

«Ballade pour un bébé robot», d’Edmond Baudoin et Cédric Villani, Gallimard, 256 p.


En Suisse, du numérique sur papier

Outre Frederik Peeters et Zep, plusieurs artistes romands ont fait l’actualité ces derniers mois. Yannis La Macchia a reçu à Paris le Prix du récit dessiné de la SCAM, la Société civile des auteurs multimédias, pour Des bâtisseurs, un livre sans pareil (Atrabile, 2017) qui avait déjà été sélectionné par le Festival d’Angoulême et le Prix Töpffer. Yannis La Macchia est aussi cofondateur des Editions Hécatombe, et vient de lancer la collection RVB, dédiée au numérique interactif avec support papier: une carte dépliante vendue en librairie propose une couverture, un épisode et un code à gratter qui permet de télécharger le récit numérique. On peut y circuler, le dérouler, chercher des éléments en cliquant aux bons endroits… Ludique et nouveau. Trois titres inaugurent la collection, où défilent en panoramique l’agitation dans les rayons d’un supermarché, l’évolution de la vie sur Terre ou la vie quotidienne autour du centre autogéré de L’Usine: Sylvie pour la caisse 5 d’Oriane Lassus, Tribulations terriennes d’Antoine Fischer et Usini Comix de Buster Yañez.

Léonie Bischoff poursuit ses adaptations des best-sellers de Camilla Läckberg avec le scénariste Olivier Bocquet. Leur troisième opus, Le tailleur de pierre (Casterman), replonge dans la Suède profonde du petit port de Fjällbacka, avec un drame et une intrigue qui, comme le veut la série, plongent leurs racines dans le passé. Plus inattendu, la dessinatrice genevoise de Bruxelles publie avec le théologien, philologue et spécialiste des mythes fondateurs Thomas Röme, dans l’intéressante collection La Petite Bédéthèque des savoirs, Naissance de la Bible (Le Lombard). Une approche historique et critique sur les conditions dans lesquelles les textes de ce livre saint ont été écrits, adaptés et réunis au cours des siècles.

Vivre pour la musique

En 2015, Maurane Mazars remportait le Prix de la jeune bande dessinée du canton de Genève avec un projet qui impressionnait par sa maturité. Il y a six mois, Acouphènes a été publié presque sans retouches chez AGPI. Jeune violoncelliste de talent à la veille d’un concours dont dépend son avenir, son personnage souffre d’acouphènes qui peuvent compromettre sa vocation. Il s’emmure dans l’angoisse, la panique monte et le paralyse, lui qui ne vit que par et pour la musique, lui qui n’est rien sans la musique. Un récit intime servi par un dessin expressif et une approche d’une grande sensibilité.

Enfin, la sortie du deuxième volet du diptyque d’Enrico Marini sur Batman crée l’événement dans le monde des comics et son interprétation toute personnelle et virtuose dans The Dark Prince Charming (Dargaud) suscite l’enthousiasme des fans du super-héros. Récit très maîtrisé et dessin somptueux, gestuelle et chorégraphies à la Marini, comme Catwoman sur les toits de Gotham City ou, inattendu, le Joker dansant sous la pluie sur les pas de Gene Kelly.


Les 20 albums sélectionnés par l’ACBD

«Ailefroide: altitude 3954», de Jean-Marc Rochette & Olivier Bocquet, Casterman.

«Alt-Life», de Joseph Falzon & Thomas Cadène, Le Lombard.

«Ar-Men: l’enfer des enfers», d’Emmanuel Lepage, Futuropolis.

«Bug», d’Enki Bilal, Casterman.

«Cinq branches de coton noir», de Steve Cuzor & Yves Sente, Dupuis.

«Courtes distances», de Joff Winterhart, Çà et Là.

«Dans la combi de Thomas Pesquet», de Marion Montaigne, Dargaud.

«Du sang sur les mains: de l’art subtil des crimes étranges», de Matt Kindt, Monsieur Toussaint Louverture.

«Et si l’amour c’était aimer?», de Fabcaro, 6 Pieds sous terre.

«Florida», de Jean Dytar, Delcourt.

«Gramercy Park», de Christian Cailleaux & Timothée de Fombelle, Gallimard.

«L’homme gribouillé», de Frederik Peeters & Serge Lehman, Delcourt.

«Il faut flinguer Ramirez», de Nicolas Petrimaux, Glénat.

«Imbattable t. 1 et 2», de Pascal Jousselin, Dupuis.

«Je vais rester», d’Hubert Chevillard et Lewis Trondheim, Rue de Sèvres.

«Jonas Fink t. 2: Le libraire de Prague», de Vittorio Giardino, Casterman.

«Moins qu’hier (plus que demain)», de Fabcaro, Glénat.

«Serena», d’Anne-Catherine Pandolfo & Risbjerg, Sarbacane.

«The End», de Zep, Rue de Sèvres.

«Tyler Cross t. 3: Miami», de Brüno & Fabien Nury, Dargaud.

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