Destin hors du commun pour une bande dessinée pour enfants, Le Journal d'un ingénu est plébiscité par la critique, qui place ce livre remarquable en tête de ses vingt «indispensables de l'été», élus parmi les quelque 2200 titres publiés entre novembre et juin derniers. L'auteur, Emile Bravo, s'est vu confier par les Editions Dupuis un épisode hors série des aventures de Spirou. Il a choisi d'évoquer sa prime jeunesse, à l'époque où le jeune garçon, groom dans un grand hôtel, a été créé dans le journal du même nom, en 1938. C'est un moment clé qui, a posteriori, déterminera toute la vie imaginaire du personnage, repris magistralement par André Franquin après la guerre (LT du 10.5.2008).

Destins hors du commun ou destins ordinaires transcendés, souvent empruntés à l'Histoire réelle et à la vraie vie, s'entrecroisent dans plusieurs de ces «indispensables» conseillés aux lecteurs par les membres de l'Association des critiques et journalistes de bande dessinée (ACBD) qui ont voté, dont l'auteur de ces lignes. Voici une sélection commentée (et tous les titres ci-contre).

Récidivistes

Jean-Denis Pendanx et Christophe Dabitch avaient été distingués l'an dernier pour Abdallahi, un récit puissant basé sur la traversée du désert de René Caillé vers Tombouctou en 1827. Cette année, ils récidivent avec Jeronimus, une traversée maritime cette fois, oppressante et dramatique, à bord du Batavia, un navire de la puissante Compagnie hollandaise des Indes orientales. Il quitte Amsterdam pour Java en 1628, mais n'arrivera jamais à destination. Cette première partie d'un triptyque raconte pourquoi et comment Jeronimus Cornelisz, apothicaire, embarque sur le Batavia et joue un rôle clé dans une terrifiante expérience humaine sur une île perdue. Aux Pays-Bas et en Australie, où cet épisode est très connu, l'Histoire a retenu le psychopathe et l'hérétique, alors que rien ne le prédestinait à ce destin, souligne le scénariste Pendanx. Son récit est soutenu par les cases de Dabitch, autant de peintures flamboyantes.

Personnage historique elle aussi, Martha Jane Cannary (1852-1903) a un destin d'aventurière haut en couleur, même si Matthieu Blanchin et Christian Perrissin le narrent en noir et blanc, ou plutôt en sépia, avec humour, empathie et entrain. Confrontée aux rudes conditions du Far West, à la mort prématurée de ses parents épuisés sur la route vers l'Ouest et à la responsabilité de ses cinq frères et sœurs, elle se fait vite passer pour un homme pour trouver du travail dans les convois de chariots d'émigrés. Indépendante et rebelle, elle est bientôt affublée du surnom de Calamity Jane. Une vie d'aventurière, mais pas de criminelle comme la montrait une première apparition dans les aventures de Lucky Luke, avant que Morris et Goscinny la «réhabilitent» dans un épisode portant son nom.

L'Histoire n'a pas retenu son nom, mais Alan Ingram Cope, soldat américain débarqué en Europe en 1945, a été immortalisé par Emmanuel Guibert dans un récit au long cours en trois volumes, La Guerre d'Alan. Une narration simplissime de petits événements presque étriqués remis en perspective par un travail de mémoire prodigieux de Cope qui, mécontent de sa vie, entreprend de la revivre en pensée systématiquement, pour la comprendre. Au bout de dix-huit mois, il conclut qu'il n'a pas vécu sa vie, mais celle de la personne qu'on voulait qu'il soit. Deux décennies plus tard, sur l'île de Ré où il passe sa retraite, il croise Guibert en vacances qui lui demande son chemin, et c'est le début d'une incroyable rencontre, il parle, parle, des dizaines d'heures enregistrées, des centaines de lettres et de téléphones, et sa vie mise en cases. Passionnant.

Secret de famille

Poignantes, les Lettres d'Agathe à sa mère retracent aussi une vie ordinaire, mais douloureuse, celle d'une fille blessée face à une mère inexplicablement dure, fermée, hostile. Nathalie Ferlut se base sur la vie réelle d'une amie pour une évocation admirable qui suscite une émotion croissante, au fil de ces trois lettres jamais envoyées, puisque écrites bien après la mort de la mère. Agathe, cassée, puis apaisée, finit par découvrir le secret de famille qui a pesé sur son enfance. Une découverte.

Autre vie cassée, celle du dessinateur Etienne Schréder. Venu à la bande dessinée à 40 ans, on découvre pourquoi dans Amères Saisons, une autobiographie courageuse, lucide et sincère autour de laquelle il a tourné quinze ans avant de la réaliser: Schréder était alcoolique et il a sombré corps et âme pendant des années, dans une dérive presque fatale à travers la Belgique et la France. Récit authentique, dessin écorché; terrible, même si, dit-il, «la réalité dépasse encore ce que j'ai pu raconter». Aujourd'hui, il ne boit plus, mais il ne doit pas oublier qu'il est toujours malade, alcoolique. Pour occuper les heures qu'il passait à boire, il s'inscrit en 1984 à un cours du soir de bande dessinée, rencontre des auteurs qui l'accompagnent, comme François Schuiten qui préface ce «livre rare», «inspiré et fragile».