histoire

Vingt millions d’Européens sur les routes

Déportés, travailleurs forcés, expulsés parce qu’ethniquement impurs: en 1945, quand le nazisme est écrasé, des foules innombrables cherchent à rentrer chez elles ou à trouver une nouvelle terre d’accueil. Ben Shepard retrace leur histoire

Vingt millions d’Européens sur les routes

Genre: Histoire
Qui ? Ben Shephard
Titre: Le Long Retour 1945-1952. L’histoire tragique des «déplacés» de l’après-guerre
Trad. de l’anglais par John Jackson*
Chez qui ? Albin Michel, 588 p.

1945 est à la mode. Cette date sert de sous-titre à l’essai publié l’an passé par le journaliste et historien Ian Buruma (Year Zero; a History of 1945, Penguin Press 2013 ), tandis qu’était mise sur le marché la traduction française de L’Europe barbare de Keith Lowe, consacré à l’immédiat après-guerre (SC du 24.08.2013). Entre autres. Dans les fils que cette quête permet de tirer jusqu’aux problèmes du présent, Ben Shephard choisit celui des migrations, volontaires ou non, entraînées par le conflit et ses séquelles.

En Europe, quelque 20 millions de personnes sont déplacées (selon l’expression forgée à cette époque). Travailleurs forcés, prisonniers de guerre, déportés survivants, expulsés, ou plusieurs de ces choses à la fois, comme pour les rescapés juifs dont le retour en Pologne a déclenché en 1946 une vague de pogroms encouragés en sous-main par les Soviétiques.

Aujourd’hui, le HCR estime les personnes déplacées au niveau mondial à plus du double. Les ingrédients du malheur sont les mêmes: conflits, oppression politique, violences contre les civils, épuration ethnique, famine… Quant aux instruments, pratiques et conceptuels, employés par ceux qui essaient, contre vents, marées et contingences économiques, de faire face au désastre humanitaire, ils ont été en bonne part forgés à cette époque.

Fondée en 1943, l’UNRRA (United Nations relief and rehabilitation administration) porte les couleurs – et les espoirs – de la future Organisation des Nations unies, qui prendra en 1945 le relais de la défunte SdN. Ses compétences ne comprennent pas la question des réfugiés proprement dite, confiée à d’autres organismes. Mais sa tâche n’en est pas moins ample: il s’agit d’assurer l’aide alimentaire aux régions dévastées, d’accueillir dans des camps plus ou moins improvisés et, si possible, de rapatrier, les millions de personnes que la fin du conflit a jetées sur les routes. Des responsabilités que les autorités militaires d’occupation ne sont que très modérément prêtes à déléguer à des civils.

Les cinq ans d’exercice de l’UNRRA, entièrement remplacée à partir de 1949 par l’Organisation internationale pour les réfugiés (l’ancêtre du HCR), sont parfois vus comme un catalogue des erreurs à éviter: lourdeur, amateurisme, dogmatisme, mauvais contrôle financier… Mais ce bilan ne tient guère compte de l’ampleur de la tâche et de l’esprit d’improvisation qui a également marqué les politiques des alliés face à des mouvements de population dépassant en grande partie les prévisions.

Une majorité des personnes qui se trouvent, début 1945, loin de chez elles, aspirent à y revenir. Et elles y parviennent, finalement, assez vite, compte tenu des destructions et de la désorganisation générale. Même ceux qui ne souhaitent pas rentrer – notamment dans les territoires contrôlés par l’URSS – sont poussés, voire contraints à le faire.

Mais rapatrier tout le monde n’est pas possible. Certains n’ont tout simplement nulle part où aller – essentiellement les juifs de l’Est que leur pays d’origine ne souhaite pas récupérer et que les organisations sionistes tentent déjà activement de gagner à leur cause. D’autres n’ont plus de chez eux, essentiellement les Volksdeutsche (Allemands de souche) expulsés de Silésie, de Tchécoslovaquie, de Hongrie notamment. Et d’autres réussissent mieux, avec le temps, à faire valoir leur refus de rentrer dans une patrie dont les frontières ont été redessinées ou simplement gommées: Ukrainiens, Polonais et Baltes essentiellement.

Redistribués dans les zones d’occupation alliées de l’Allemagne, les premiers contribuent à exacerber un problème alimentaire qui oblige la Grande-Bretagne et les Etats-Unis à des sacrifices financiers particulièrement impopulaires. Les autres s’éternisent dans des camps conçus dans l’urgence pour des hébergements temporaires.

Les conditions sont rudes et les pensionnaires ne répondent pas aux attentes. Les survivants des camps de concentration se montrent prostrés et tendent à voir tout travail embrigadé avec méfiance. Ceux – essentiellement les Polonais et les Ukrainiens – dont la santé le permet s’adonnent avec entrain à tous les trafics susceptibles d’améliorer leur quotidien et n’hésitent pas à fabriquer de faux documents pour se donner une chance d’avoir un avenir. Beaucoup compensent en outre des années de privation par une vie sexuelle plutôt débridée et sont mal perçus par les populations environnantes. Seuls les Baltes réunissent tous les suffrages: grands, blonds, disciplinés, ils font des réfugiés parfaits. Et peu importe si une part jamais clairement élucidée d’entre eux a activement collaboré avec les nazis.

La permanence des camps de personnes déplacées pèse en faveur de la création de l’Etat d’Israël par l’ONU le 29 novembre 1947 – d’autant qu’aucun pays occidental n’est prêt à accueillir les réfugiés juifs qui réclament en chœur à se rendre en Palestine. Si les alliés se résolvent peu à peu à absorber les déplacés qui n’ont pu rentrer nulle part, ils s’adonnent à l’écrémage: des femmes plutôt que des hommes, des jeunes travailleurs plutôt que des vieillards traumatisés, des Baltes plutôt que des Polonais et surtout, surtout, des célibataires sans charge de famille. Mais, bien ou mal, le plus souvent à la dure, tout le monde, finalement, trouvera une place.

Fourmillant d’anecdotes, de témoignages et de récits, le livre retrace de façon vivante et concrète les dilemmes, les espoirs, les générosités, les calculs et les préjugés qui ont contribué à façonner une partie mal connue de l’histoire européenne. Une évocation particulièrement utile au moment où le nombre de ceux qui n’ont nulle part où aller explose à nouveau de l’autre côté de la Méditerranée et où, comme dans l’Europe dévastée de 1945 et avec moins de justification, les réserves de compassion à leur disposition semblent en voie d’atteindre leur niveau le plus bas.

* John Jackson collabore au Samedi Culturel

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Un réfugié polonais

Cité dans «Le Long Retour», p. 363

«J’étais un numéro, je suis toujours un numéro [… ]. Je haïssais les Allemands, je déteste les Anglais»

Déportés, travailleurs forcés, expulsés parce qu’ethniquement impurs: en 1945, quand le nazisme est écrasé, des foules innombrables cherchent à rentrer chez elles ou à trouver une nouvelle terre d’accueil. Ben Shephard retrace leur histoire

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