Patrick O'Brian. Le Blocus de la Sibérie. Trad. de Florence Herbulot. Presses de la Cité, 276 p.

C'est au coin d'un vignoble du Roussillon, à quelques encablures de Perpignan, qu'il fallait se rendre pour dénicher Patrick O'Brian. Modeste, quasiment inconnu en France, cet Irlandais vivait là depuis un demi-siècle, reclus dans un petit pavillon qui fleurait l'encre et le muscat. Dans la région, personne ne savait qu'il était écrivain. Et quand il mourut – en 1999, à 85 ans –, ses voisins découvrirent que la mer toute proche lui avait inspiré une épopée navale délicieusement britannique et furieusement exotique. Vingt gros volumes au total, qui pavoisent sous des vents conradiens en racontant des histoires qu'Alexandre Dumas aurait pu inventer s'il avait eu le pied marin.

Le sujet? Les exploits de la Royal Navy, à l'époque de Napoléon, lorsque Français et Anglais s'étripaient afin de devenir les maîtres des océans. Pour s'attaquer à une telle entreprise, il fallait du culot, et du souffle. Il fallait aussi une solide documentation, mais elle ne pèse jamais sous la plume de l'Irlandais volant. «J'ai toujours considéré, disait-il, que les guerres napoléoniennes étaient notre guerre de Troie à nous autres anglophones, par leur capacité à susciter des variantes et des prolongements infinis, au même titre que l'Iliade.»

Il y a dix ans, les Presses de la Cité ont commencé à traduire la saga de Patrick O'Brian: avec Le Blocus de la Sibérie (The Yellow Admiral), on en est au dix-huitième volume, et c'est toujours un enchantement. Car l'écrivain sait tout des combats de l'époque, tout de la vie quotidienne sur les voiliers de Sa Majesté, tout des frissons qui secouaient les équipages à l'approche des tempêtes. A quoi s'ajoutent des intrigues parfaitement nouées, et un sacré panache: quand il orchestre les manœuvres d'un trois-mâts, quand il fait gazouiller le sifflet d'un bosco ou qu'il décrit la danse d'un hunier sur les brisants, O'Brian jubile. Il aime le mot juste, la prose astiquée comme un cuivre. Et sa passion pour la mer est contagieuse, ce qui explique qu'il ait, depuis belle lurette, son fan-club dans le monde anglo-saxon.

Tout commence à Minorque, en avril 1800, dans un salon de musique où deux hommes se chamaillent à propos d'un quatuor de Locatelli. Ils ne savent pas encore qu'ils deviendront inséparables. Ni qu'ils feront le tour de la planète, main dans la main, sur les frégates rugissantes de la Royal Navy. Le premier arbore des chausses immaculées et une veste bleue à boutons d'or. C'est le lieutenant Jack Aubrey, un d'Artagnan des mers qui

brûle d'en découdre avec la flotte napoléonienne. Le second, sanglé dans un manteau noir, est un vieux grognard toxicomane et mélomane, féru de botanique, espion à ses heures: il s'appelle Stephen Maturin, et sera chirurgien à bord des multiples navires que Jack Aubrey lancera à l'assaut des vagues, sous la mitraille ennemie.

La suite? Six mille pages de bourlingue. Vingt romans de voile et d'épée. Une tornade d'aventures, avec des titres à la C. S. Forester: Maître à bord, Le Port de la trahison, L'Ile de la désolation, Le Revers de la médaille, Les Tribulations de la «Muscade», Une Mer couleur de vin, Le Commodore… Impossible de compter toutes les rades, tous les tropiques, tous les océans où s'illustrera le tandem de Patrick O'Brian, en nous offrant un inoubliable festin de littérature flibustière. De livre en livre, Jack Aubrey et Stephen Maturin ne cesseront plus de larguer les amarres. Pour s'emparer d'une canonnière française sur la Méditerranée, convoyer vers les Indes un ambassadeur britannique, pilonner la marine de Bonaparte sur les côtes de l'île Maurice, affronter les icebergs du Cap Horn, cingler vers l'Australie à bord d'un brick rempli de hors-la-loi, traquer les espions napoléoniens au large de Malte, échapper aux corsaires de Terre-Neuve, participer au blocus de Toulon, escorter les baleinières anglaises dans l'Atlantique Sud, fendre les flots de la Baltique, empêcher l'ogre corse de débarquer sur les rivages irlandais…

Autant d'épopées au long cours, sous l'infatigable plume d'un moussaillon qui, à force de contempler la mer, inventait des histoires d'eau dont la source se perd dans la forêt des songes. Cela s'appelle le bonheur.