Depuis un quart de siècle, «Twin Peaks»

tisse l’étoffe dont nos rêves sont faits

Le 8 avril, la série de David Lynch et Mark Frost fêtera ses 25 ans. Au moment où il est question d’un retour, qu’a-t-elle réellement apporté au genre? Retour sur un moment d’histoire télévisuelle

En 30 épisodes, environ 24 heures au total, il y en a eu, des phrases énigmatiques. Comme cette allusion shakespearienne à un moment scabreux, quand Benjamin Horne, dans son propre bar-bordel, s’apprête à découvrir une nouvelle prostituée, laquelle n’est autre que sa fille. Avant de vouloir soulever les voiles autour du lit, il glisse: «C’est ainsi, l’étoffe dont nos rêves sont faits.» Résumé éthéré de ce feuilleton toujours unique. Puis il y a eu cette étrange indication de Laura Palmer, la jeune femme autour de laquelle tourne toute la ville, le corps sacrifié. Au 29e épisode, elle glisse en parlant à l’envers à l’adresse de l’agent Dale Cooper: «Je vous reverrai dans 25 ans. En attendant…» Et elle fait un geste figé, un avant-bras levé, l’autre à plat. Bien sûr, le propos n’a jamais été expliqué par les créateurs, David Lynch et Mark Frost.

Les 25 années se sont écoulées. Le premier épisode de Twin Peaks a été dévoilé le 8 avril 1990 à 21 heures sur la chaîne ABC. Malgré une diffusion chaotique due à la guerre du Golfe, à cette époque où les séries mettaient encore longtemps pour traverser les océans, la folie Twin Peaks a commencé ce dimanche-là.

Pour ne jamais finir. L’annonce, en octobre dernier, d’un retour sous la forme d’une troisième saison de neuf chapitres a provoqué un émoi rare pour une nouvelle de télévision. Puisqu’il s’agit de Twin Peaks, il faut se faire peur, et la frayeur a commencé: il y a quelques semaines, des médias indiquaient que des problèmes de contrats pourraient retarder le trajet vers la ville forestière. David Lynch a démenti. Après une relation en hauts et bas, il retrouve le compère Mark Frost, avec qui il a composé une autre brève série en 1992, On the Air. En janvier, Kyle MacLachlan a confirmé qu’il sera de la partie. Comme d’autres anciens, dont Catherine E. Coulson, l’inoubliable Dame à la bûche.

Un quart de siècle plus tard, la question de l’héritage se pose avec acuité. Qu’a apporté au genre, voire à la culture populaire, cette histoire à la fois tragique et tirée par les cheveux, commençant par l’épouvantable mort de Laura Palmer, résolvant le mystère – sous pression des directeurs d’ABC – au 15e chapitre, pour partir ensuite dans des scénarios mêlant la traque de l’agent Cooper par un ancien collègue devenu démoniaque, un trafic de drogue et l’enlèvement d’un major de l’armée par une force extraterrestre?

Sur le plan des traces culturelles, l’inventaire se révèle riche. Ceux qui ont vu la série peuvent penser à une «ambiance à la Twin Peaks» dans le cas d’une ville à l’atmosphère à la fois cossue et morbide. Les citations de la série, à ses endroits typiques, ses répliques fameuses ou ses personnages un peu fêlés abondent – et nul doute qu’avec le retour annoncé, l’emprise de Twin Peaks sur un certain imaginaire va se resserrer.

Mesurer le rôle de Twin Peaks dans le champ des séries elles-mêmes se révèle plus ardu. Il y a surestimation, ou malentendu, ou vision biaisée. L’opinion commune est que Twin Peaks a rendu possible l’avènement des actuels feuilletons de qualité. Sans les mésaventures de Dale Cooper, pas de Soprano – l’auteur David Chase l’a dit – et rien de tout ce qui s’en est suivi, de Six Feet Under à Game of Thrones. Oui, même la coûteuse fantasy de HBO, qui bénéficie de la cote accrue des séries gagnée par Twin Peaks. Telle est l’idée la plus commune. Sans parler des influences directes: que n’a-t-on pas lu de propos de créateurs ou d’analystes rattachant telle œuvre à celle de 1990? Il y a bien sûr des échos persistants, il y en aura toujours, depuis l’inspiration assumée et l’hommage foutraque de la québécoise Grande Ourse, en 2004. Aujourd’hui, dans Les Revenants ou même le Valais de Station Horizon, certaines bizarreries ont des airs frosto-lynchiens.

A y repenser, l’évolution semble toutefois plus subtile. Avec son considérable succès, au moins jusqu’à la moitié de la deuxième saison, Twin Peaks a permis au genre de franchir des limites. En 2010, pour les 20 ans, Mark Frost disait au Temps , sur un ton qui sonnait modeste: «Nous voulions repousser les frontières, dépasser les limites de ce qui constitue un feuilleton dramatique hebdomadaire. Les 20 années qui se sont écoulées ont confirmé nos choix.» De toute évidence. Et le prestige cinématographique de David Lynch, surtout en Europe, a soudain changé certains regards de mépris à l’égard de la fiction TV.

Mais il faut aussi situer le feuilleton dans son époque. L’insérer dans une trinité, s’il s’agit de parler de temps bibliques: Hill Street Blues (1981-1987), Twin Peaks (1990-1991), X-Files (1992-2002).

La chaîne est d’abord humaine. Mark Frost s’était illustré sur Hill Street Blues (Capitaine Furillo), série policière méconnue ici mais qui a révolutionné son domaine en donnant de vraies couches d’humanité à ses protagonistes flics. C’est à elle, et non à Twin Peaks, que doivent tant les fictions de police actuelles. De Twin Peaks à X-Files, la connexion est donnée, avec perruque, par David Duchovny, collègue transsexuel de Dale Cooper, puis Mulder en imper. Gorgé d’histoire télévisuelle, à commencer par son modèle des années 1970 Kolchak: The Night Stalker, le suspense extraterrestre de Chris Carter n’avait pas besoin de Twin Peaks pour exister. Et c’est lui qui a réellement ouvert la voie de la production pour petit écran à grand spectacle, et gros budgets. Coïncidence, il pourrait aussi revenir l’année prochaine.

Avec son café bouillant et sa tarte aux cerises, Dale Cooper s’inscrit dans ce moment unique de la TV américaine. Quand trois séries, progressivement, ont posé les bases d’une nouvelle génération de fictions, de nouvelles narrations. Ce n’est pas rabaisser l’ovni de Lynch & Frost que de le replacer dans cet instant, avec le poids respectif des trois monuments populaires. Par sa manière de malaxer les codes de l’industrie, jusqu’aux poncifs du soap, Twin Peaks est celle qui a poussé le curseur le plus loin. En dynamitant, on libère de la place. C’est ce qu’ont fait les personnages de la bourgade fictive. Sans fonder à eux seuls les séries d’aujourd’hui.

Leur retour sera passionnant, pour mieux mesurer les chemins parcourus. Cité par Michel Chion dans sa monographie (Ed. Cahiers du cinéma), David Lynch disait en 1992: «L’idée de continuité en télévision est formidable. Ne jamais dire au revoir…» C’est bien cela.

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Mark Frost

Cocréateur de «Twin Peaks» avec David Lynch

«Nous voulions repousser les frontières, dépasser les limites de ce qui constitue un feuilleton dramatique hebdomadaire»