Le cinéma d’Abbas Kiarostami n’est pas simple, malgré les apparences. Et comme l’Iranien, sorte de sphinx zen aux éternelles lunettes fumées, n’est guère du genre à donner les clés de son art (lire le Samedi Culturel du 01.09.2012), ses films ont suscité autant d’agacement que d’admiration, deOù est la maison de mon ami (1987) à Copie conforme (2010) en passant par sa Palme d’or Le Goût de la cerise (1997). D’où les avis contrastés à Cannes pour ce nouveau film typiquement insaisissable? Pour avoir parfois été excédé par le passé, on comprend. Mais là, on est sous le charme: pour qui apprécie la beauté et l’intelligence, Like Someone in Love est un régal.

Evidemment, il y a d’abord eu la curiosité de voir comment l’Iranien s’en sortirait transplanté au Japon. L’idée remonterait à un précédent voyage dans ce pays, 17 ans plus tôt. Puis est arrivé le producteur Marin Karmitz, qui lui a offert les moyens de la réaliser. Là-dessus est encore survenu le tsunami de Fukushima, qui a retardé le tournage. Eh bien, impossible de se douter de tout cela à l’écran: en apparence, c’est là un film parfaitement japonais, juste plus tranquille et énigmatique que la moyenne. Les comédiens sont d’un naturel confondant et, loin de ses chères collines pelées, Kiarostami donne l’impression d’avoir toujours été un cinéaste urbain! De ce côté, la réussite est donc totale, plus évidente encore que dans la Toscane touristique de Copie conforme (un hommage au Voyage en Italie de Roberto Rossellini).

Le film s’ouvre dans un bar à l’ambiance feutrée, où l’on entend la voix d’une jeune femme au téléphone, protestant qu’elle ne ment pas. On ne tarde pas à découvrir que la jolie Akiko, 20 ans, ment au contraire à son petit ami, qu’elle est étudiante mais qu’elle gagne sa vie comme call-girl, ce qu’il ignore. Puis le patron de l’établissement vient s’asseoir à sa table et la persuade de «le dépanner» en se rendant chez un client «important». Mais Akiko est tiraillée: elle a découvert un peu tard que sa grand-mère venue de son village espère la voir avant de repartir avec le dernier train, et, à la veille d’un examen, elle manque déjà de sommeil…

Avec son approche oblique, ses sous-entendus révélateurs et son contraste entre un lieu convivial et la dureté de rapports dictés par l’argent, cette première séquence est déjà une pure merveille. Mais ce qui suit ne déçoit pas. Toute l’histoire se déroule en vingt-quatre heures, dont une grande partie en voiture – marque de fabrique de l’auteur de Ten. Mais Kiarostami est aussi un grand admirateur de Yasujiro Ozu, comme l’a prouvé sa vidéo Five Dedicated to Ozu (2003), et son film, s’il ne mime en rien le style du maître, semble se demander ce qu’il est advenu de son Japon. Le trajet en taxi qui mène Akiko chez son client (merveilleusement photographié par Katsumi Yanagijima, chef opérateur attitré de Takeshi Kitano) est ainsi marqué par l’écoute des messages de la grand-mère, un personnage tout droit sorti de l’inoubliable Voyage à Tokyo. Quant au fameux client, il s’agit d’un professeur à la retraite, lui aussi éloigné de sa progéniture et apparemment bien plus désireux de compagnie que de ses services!

La seconde partie du film, diurne, voit le professeur conduire la jeune femme à l’université, où l’attend son fiancé jaloux, le garagiste Noriaki (Ryo Kase, du sketch de Michel Gondry dans Tokyo!). Suite à une méprise, il se fait passer pour le grand-père d’Akiko. Mais où peut donc mener ce nouveau mensonge? Le dernier plan, surprenant, amènera la réponse. A Cannes, il a été ressenti comme une provocation de la part d’un cinéaste dont le film commençait sérieusement à tourner à vide. Pour preuve, l’assoupissement au volant du professeur, à force de tourner en rond… Comme si Kiarostami n’avait pas soigneusement calculé ses effets!

Car sous ses apparences tranquilles de film où l’on s’endort, Like Someone in Love parle bien de violence. Sauf que seul Kiarostami s’arrête de filmer dès qu’elle devient visible! Au passage, il aura été question de fossé des générations, de jeunesse et d’expérience, d’élasticité et de rigidité morale, de moderne solitude et de sociologie (post-Durkheim). Sans oublier d’art et de ressemblances, comme celles entre Akiko, la femme au chignon d’un tableau classique et la fille de certains flyers embarrassants.

Mais le titre, emprunté à un standard de jazz qu’on entend interprété par Ella Fitzgerald, l’énonce clairement: ce film parle aussi d’amour et de son illusion – non sans une touche d’ironie. Pas un attachement qui ne soit ici à sens unique, ou du moins déséquilibré, comme le rappelle encore le personnage d’une drôle de voisine introduit tout à la fin.

Tout le savoir du vieux professeur ne l’empêchera en rien de se comporter de façon ridicule. Mais la fuite en avant de la jeune écervelée ne vaut certes pas mieux. Quant au coup de sang du fiancé, il ne semble pas de nature à mener vers un avenir apaisé. Constat désabusé? Plutôt observations d’un fin connaisseur de la nature humaine, dans un beau mélange d’empathie et de détachement amusé.

Comme pour le Taïwanais Hou Hsiao-hsien, avec Café Lumière (2003, tourné à Tokyo en hommage à Ozu) et Le Voyage du ballon rouge (2007, réalisé à Paris avec Juliette Binoche), les fruits hors-sol d’Abbas Kiarostami sont de discrètes merveilles. Après une quête de l’épure qui l’avait vu flirter avec l’art contemporain, l’Iranien donne désormais l’impression qu’il peut aller où il veut, ses films seront toujours justes et universels.

VVV Like Someone in Love, d’Abbas Kiarostami (France/Japon 2012), avec Rin Takanashi, Tadashi Okuno, Ryo Kase, Denden. 1h49.

Constat désabusé? Plutôt observations d’un fin connaisseur de la nature humaine, entre empathie et ironie