Un colloque réunit samedi à Genève quelques têtes pensantes à propos de la violence au cinéma. Préparé de longue date, il rencontre une actualité brutale, celle de quatre jeunes néo-nazis qui, le 27 janvier dernier, ont sauvagement tué un de leurs camarades (lire Le Temps du 27 mars). Devant le juge d'instruction, le leader a déclaré que l'idée lui était venue en regardant Casino. Comme dans la scène finale du film de Scorsese qui se déroule entre mafieux, ces meurtriers d'une vingtaine d'années ont roué de coups leur victime (un objet métallique a été employé et non une batte de base-ball) et l'ont jeté dans la rivière – et non dans un trou. Nous avons demandé à Marie-José Mondzain, philosophe, auteur de plusieurs ouvrages sur l'image, qui participera au colloque (voir ci-dessous), ce que lui inspire pareille nouvelle.

Marie-José Mondzain: Il ne faut pas croire sur parole tout ce que disent les criminels. Qu'ils parlent de leur crime et non de leurs divertissements. Ils font partie de notre monde dans lequel on ne cesse de dire: «Attention, les images font commettre des crimes!» Alors les criminels accusent les images. Je dis qu'il y a présomption d'innocence pour les images. Il faut les analyser, sachant que le problème n'est pas celui de la figuration de la violence, mais celui de la violence de toute figuration quand elle supprime tout écart symbolique. L'image rend violent si elle est structurée violemment. Pourquoi Leni Riefenstahl n'a-t-elle pas mis en scène des Juifs en train de manger des petits enfants, comme on voulait le faire croire, mais de beaux athlètes, des corps splendides? Elle jouait totalement sur des processus identificatoires et souhaitait de tout cœur, avec son idole Hitler, qu'en sortant de son film, les Allemands seraient fiers d'être grands, blonds, fous de Hitler et que ça suffirait pour qu'en voyant un petit brun frisé, ils aient de la répulsion. Et tout ça était très gentiment et très joliment dit. C'est comme ça qu'on envoie les gens à la mort et au meurtre.

– Et la capacité de catharsis de l'image?

– Il faut qu'elle mérite le nom d'image. Il faut qu'il y ait représentation, que l'écart symbolique soit préservé, que la place du spectateur, comme l'explique bien Godard, soit respectée, et non pas figée, paralysée par la réception d'un programme impératif. Quand l'image construit une place critique pour le regard doué de parole, vous pouvez montrer les pires choses. Elles vous feront pleurer, souffrir, ces émotions ne sont pas redoutables mais elles vous feront avancer, elles vous permettront de savoir ce que vous désirez et ce que vous ne désirez pas. Vous pourrez réfléchir au monde que vous voulez construire. Ainsi, Tavernier défend L'Appât en disant qu'il a fait un objet à la fois dénonciateur et cathartique par la mise en spectacle de quelque chose dont il essaye de répondre en tant que citoyen.

Est-ce que l'existence de films comme «Casino» doit être mise en cause?

Il faut que la critique se demande ce qu'il advient des enjeux de parole dans de telles images. Comment il peut ne pas y avoir de distance entre l'écran et le spectateur. C'est pour cela que Lanzmann demande que l'on introduise du symbolique, de la parole pour construire une responsabilité du jugement sur le visible. Ce n'est pas une banalité de dire que c'est un problème de société. Des goûts et des couleurs, c'est précisément ce dont il faut débattre. La gestion du goût et du dégoût, des amours et des haines, la gestion du désir est la seule qui puisse construire une communauté parlante et politique. Sans quoi on n'a que des monades toutes fermées sur elles-mêmes.

– Que peut-on donc faire face à un cinéma qui procède franchement de ce phénomène identificatoire que vous dénoncez?

– Parler. Dès la maternelle, il faut encourager les initiatives qui prennent au sérieux l'instruction visuelle du regard, la construction du regard sur les objets visuels. Il faut aussi que ceux qui détiennent les organes de parole, les artistes, les critiques, se sentent infiniment responsables de la sortie du mutisme. Il faut assumer qu'il puisse y avoir des conflits, des contradictions, des débats. Il faut accepter que, quand il y a de l'autre, il y a obstacle à la réalisation immédiate de tous mes désirs. Sans ce sacrifice-là, il n'y a pas de société possible. Aujourd'hui, ce qui fait les solidarités et les dislocations, ce sont des problèmes de finance et de marché, c'est le seul vocabulaire que l'on nous tient sur tous les sujets. L'Europe existe quand l'euro fonctionne. On ne peut pas fabriquer du symbolique comme ça. Cela conduit à la barbarie. Pour qu'il y ait du symbolique, il faut un renoncement, un écart, un manque. Il faut qu'il y ait du désir non comblé. S'il y a satisfaction immédiate de tous les désirs en terme d'argent, il faut tuer. La mort du symbolique, c'est la levée de l'inceste, l'origine de tous les meurtres possibles puisque l'autre devient tour à tour ma proie et l'obstacle. Quand il n'y a plus d'altérité, l'argent est le dernier et le seul signe de tous les échanges.