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La Maison qui danse, Prague. Une architecture aussi chaotique et multiple que la violence sous la plume de Colum McCann.
© imageBROKER / Alamy Stock Photo

Nouvelles

La violence, au cœur des récits de Colum McCann

L’auteur de «Transatlantic» aborde la guerre, les agressions, la torture, l’abus politique ou psychologique sous des angles chaque fois différents dans «Treize Façons de voir»

Depuis Les Saisons de la nuit, traduit chez Belfond en 1998, Colum McCann n’a cessé de renouveler son inspiration. Mais ce qui n’a pas changé, d’un sujet à l’autre, c’est son désir de rester un «écrivain engagé», avec cette explication: «Je me sens constamment impliqué sur le plan social. Ce qui m’intéresse, ce n’est pourtant pas d’imposer à mes lecteurs un message ni une quelconque idéologie, mais de dépeindre le monde tel que je le perçois.» Cette question de la perception romanesque est au cœur du nouveau livre de l’Irlandais de New York, un recueil de cinq récits reliés par le même fil rouge: une évocation de la violence contemporaine – sociale, politique, psychologique –, sous des regards à chaque fois différents.

Il me semble parfois que nous écrivons nos vies à l’avance et que, d’autres fois, nous sommes seulement capables de regarder derrière nous.

Un souffle

La longue nouvelle qui donne son titre à l’ensemble – Treize Façons de voir – se situe à New York, où vit un juge à la retraite, Mendelssohn. Au tribunal de Brooklyn, il était un ténor mais aujourd’hui, à 82 ans, il n’est plus qu’une ombre agrippée à un déambulateur humiliant, un vieillard naufragé pestant contre ses «pantoufles idiotes» et contre son «costume d’hiver» – ses protections urinaires! Restent ses souvenirs, son enfance enchantée à Vilnius, sa jeunesse à Dublin pendant la guerre, sa rencontre avec le grand amour de sa vie – son épouse Eileen, dont il pleure la disparition à chaque instant. «Les années s’accumulent, écrit Colum McCann, elles s’imposent, resquillent, passent la porte comme un souffle et vous laissent dévasté, un tas de vaisselle vide, les veines brisées.»

Rendez-vous manqué

Et si Mendelssohn a des raisons d’être amer, c’est aussi parce qu’il se demande ce qu’il a bien pu transmettre à ses deux enfants. Pas grand-chose, craint-il. Katya, sa gauchiste de fille, s’est exilée en Israël et ne donne guère de ses nouvelles. Elliot, son fils, ne pense qu’à l’argent et à la réussite. «Un symbole de médiocrité fortunée», grogne le vieux juge, qui acceptera tout de même son invitation dans un restaurant italien. Un rendez-vous manqué, parce qu’Elliot ne cessera de téléphoner tout au long du déjeuner sans prendre le temps de parler à ce père désemparé. Lequel ignore qu’une mort sordide l’attend sur le trottoir, à la sortie du restaurant, à la suite d’une violente agression…

Enquête

Cette mort, Colum McCann y fait allusion dès les premières pages de son récit et il ne cessera de l’évoquer en changeant constamment de point de vue, en déplaçant sa focale, en bousculant la chronologie jusqu’aux obsèques de Mendelssohn et à l’enquête policière qui suivra sa disparition. D’un plan à l’autre, les mêmes scènes seront donc décrites différemment, en 13 chapitres au fil desquels le lecteur découvre «treize façons de voir». Un peu comme dans la peinture cubiste, où le regard se déplace et se multiplie pour créer une surprise, pour donner un sentiment d’ubiquité et mieux suggérer la complexité de la réalité en nous invitant à observer le monde sous des angles neufs. Il n’était pas facile de composer un tel kaléidoscope romanesque, un exercice subtil où Colum McCann prouve qu’il sait aussi s’engager – et innover – sur le plan formel.

Bourreau

Les autres nouvelles du recueil appartiennent à des registres plus classiques, en matière d’écriture. L’auteur de Transatlantic y met en scène une femme-soldat égarée dans l’enfer afghan, une mère soudain confrontée à la disparition de son fils, un jeune drogué égaré sur un chantier irlandais où le racisme fait rage. Et dans «Traité», Colum McCann donne la parole à Berverly, une religieuse qui reconnaît un jour à la télévision le bourreau qui l’a jadis torturée et violée dans la jungle colombienne, trente-sept ans auparavant; il prétend désormais militer pour les droits de l’homme et elle retrouvera ses traces, avant de démasquer l’imposture de ce monstre «immunisé contre lui-même, qui a poli tous ses mensonges».

Passante

D’une histoire à l’autre, la violence est là, omniprésente, sourde, imparable. Cette même violence dont Colum McCann a été victime le 27 juin 2014, dans une rue de New Haven – Connecticut – où un homme l’a sauvagement assommé alors qu’il portait secours à une passante. Hospitalisé, il a mis longtemps à se remettre et il explique dans sa postface que, au moment de son agression, ces cinq nouvelles étaient quasiment terminées, comme si elles avaient quelque chose de prémonitoire.

Autobiographie

«Il me semble parfois, écrit-il, que nous écrivons nos vies à l’avance et que, d’autres fois, nous sommes seulement capables de regarder derrière nous. Mais en fin de compte, chaque mot que nous écrivons est autobiographique, peut-être surtout quand nous essayons d’éviter toute autobiographie.» Et pourtant, Colum McCann ne reste jamais l’otage de lui-même quand il est devant son clavier. Parce qu’il transcende constamment sa propre existence pour déchiffrer le monde. Et pour lui donner un sens en prenant «des chemins inimaginables» qui, malgré tant de noirceurs, s’élèvent peu à peu vers la lumière, vers la grâce. Comme le chant de ce merle rédempteur qui survole chaque chapitre de Treize Façons de voir.


Colum McCann, Treize façons de voir, Trad de l’anglais par Jean-Luc Piningre, Belfond, 310 p. ****

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