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C’est un mal qui toucherait en particulier les couches supérieures, fragilisées par la cohabitation avec des femmes refusant de se plier au jeu de rôle traditionnel.
© Bernd Friedel / EyeEm

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La violence faite aux femmes interroge notre appréhension même de l’humain

Une épouse sauvagement battue par son compagnon sous l’œil de caméras de surveillance. Au Brésil, la scène a suscité une vague d’effroi. Pour mieux cerner cette violence qui résiste au temps, empoignons le roman de l’Argentin Adolfo Bioy Casares «Un champion fragile»

La vidéo vient du Brésil, elle dure à peine plus de deux minutes, mais c’est bien assez. Ces images d’une altercation conjugale qui finit mal ont paraît-il tétanisé l’opinion. Les caméras de sécurité installées un peu partout dans l’immeuble de haut standing où elles ont été prises permettent de voir au grand jour une violence qui d’habitude reste secrète.

Le couple sort d’abord de sa voiture en se disputant, l’homme pousse la femme jusque dans l’ascenseur, et finit par la lancer contre une paroi. Il la traîne ensuite dans leur appartement où ils disparaissent pour un moment. Elle sera filmée un peu plus tard en train de s’écraser sur le trottoir depuis le quatrième étage, y laissant la vie.

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La séquence suivante montre l’homme qui remonte chez lui, sa chemise tachée de sang, nettoie soigneusement l’ascenseur, puis redescend après s’être changé pour prendre la fuite. Il paraît qu’une femme meurt ainsi toutes les 90 minutes au Brésil, ailleurs un peu plus ou un peu moins. On parle de mentalités qui n’évoluent pas, d’hommes à éduquer, ou à rééduquer, puisque ce sont presque toujours eux les agresseurs. Or les médias nous apprennent que le meurtrier de la vidéo était a priori quelqu’un de normal, plutôt bien, compagnon attentionné, et professeur d’université de surcroît.

Quand le fort devient faible

Comment comprendre? La crise de la masculinité est-elle passée par là? C’est un mal qui toucherait en particulier les couches supérieures, fragilisées par la cohabitation avec des femmes refusant de se plier au jeu de rôle traditionnel. L’homme est alors placé devant l’impératif de se réinventer dans un cadre culturel qui ne privilégie plus les valeurs couramment associées à la masculinité, celles à travers lesquelles il s’est construit. Pas facile de passer du statut de fort à celui de faible. Comme toutes les explications un peu générales, l’idée séduit sans complètement convaincre. Et si elle ne nous faisait pas sortir du problème?

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Un court roman de l’écrivain argentin Adolfo Bioy Casares pourrait donner à réfléchir là-dessus. Un champion fragile (1993), le titre est tout un programme. Le personnage principal tente de résoudre à sa manière une crise de masculinité. C’est un chauffeur de taxi timide et célibataire, dont la vie affective s’est enrayée sur un amour de jeunesse avorté. Arpentant quotidiennement les rues de Buenos Aires, il voit défiler sous ses yeux les incidents périodiques qui naissent d’un monde brutal, auxquels il reste prudemment extérieur. Jusqu’au jour où il prend en voiture un étrange professeur qui lui propose un remontant de son invention: le voilà soudain doté d’une force hors du commun.

Redresseur de torts

Il s’improvise alors redresseur de torts selon l’occasion. Et s’il y a bien quelque chose qui le fait réagir au quart de tour, ce sont les violences faites aux femmes, qui ne manquent visiblement pas dans le Buenos Aires de cette époque. Mais cela ne règle pas pour autant son propre rapport aux femmes. Notre chauffeur de taxi les maintient à bonne distance lorsqu’elles lui manifestent de trop près leur reconnaissance. Il n’arrive décidément pas à être un homme. Toujours cet amour de jeunesse qui lui trotte dans la tête – à moins que ce ne soit qu’un prétexte? Il décide finalement de se lancer à sa recherche.

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Après bien des détours, il apprend que la jeune femme s’est fait enlever. L’occasion est trop belle pour la laisser passer, il va enfin montrer ce qu’il vaut. Sauf qu’une fois le sauvetage accompli, il ne peut s’empêcher de se jeter sur la rescapée et d’agir comme n’importe qui. Il la perdra cette fois pour de bon, en même temps que sa force miraculeuse.

Pas de doute, le héros de Casares est en quête d’une masculinité alternative, face aux comportements déficitaires qu’il a autour de lui. Certes, le vieux modèle est en échec. Mais le nouveau n’est-il pas qu’une forme sublimée de l’impuissance à y correspondre, sans rien lui substituer vraiment? De l’un à l’autre, on s’est égaré au milieu de représentations menteuses, en oubliant les individus de chair et de sang.


Adolfo Bioy Casares, «Un champion fragile», trad. E. Jiménez, Robert Laffont, 1995.


Extrait:

«Il aurait bien voulu être retardé par la circulation, pour que l’homme eût le temps d’oublier sa colère, ou qu’un miracle sauvât la malheureuse. Mais les rues étaient vides à cette heure et le voyage ne dura que quelques minutes. Il s’arrêta devant un immeuble d’habitation, au 25 de Mayo et Viamonte. La jeune femme ouvrit la portière, se précipita hors de la voiture, s’élança dans l’étroit vestibule. Morales la vit frapper avec insistance sur le bouton de l’ascenseur et regarder en l’air et vers la rue. L’homme se dépêcha de payer. Morales le retint en cherchant la monnaie: il observait la rue du coin de l’œil, dans l’espoir d’y découvrir un agent ou quelqu’un à qui demander secours.»

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