Au Guatemala, on compte 13 millions d’habitants et 17 homicides par jour. C’est deux fois plus qu’au Mexique, en proportion. Comment vivre dans ce pays, où la violence la plus insoutenable est devenue ordinaire? Le dessinateur Patrick Chappatte est allé poser la question à ses confrères sur place. Son projet «Plumes croisées», en collaboration avec le DFAE, a réuni une dizaine de caricaturistes d’horizons variés à Guatemala City, autour de cette plaie commune: violence et corruption. Après avoir circulé en Amérique centrale, le fruit de leur travail est à voir dès la semaine prochaine à la Maison des arts du Grütli, à Genève, et à la Maison du dessin de presse, à Morges. Lundi soir, trois dessinateurs du Honduras, du Guatemala et du Salvador se retrouveront dans la cité du bout du lac pour le premier vernissage de l’exposition*.

«Ici, chaque année, 25 journalistes sont assassinés. Nous sommes censurés, ou forcés de nous autocensurer. Lorsqu’on s’en prend à la violence, on doit s’attendre à gagner moins d’argent. Alors on dessine avec des pincettes, mais il ne faut jamais renoncer. Car l’humour et la joie sont les seuls droits humains qui survivront aux bêtes», écrit l’un d’entre eux, Allan McDonald, du Honduras. C’est cela aussi l’idée de «Plumes croisées»: «Utiliser l’humour pour exorciser des sujets graves», explique Patrick Chappatte.

«Des jeunes livrés au crime»

Depuis 2003, «Plumes croisées» répète l’expérience en zone de turbulences, avec les ambassades suisses locales. A chaque fois, il rassemble plusieurs caricaturistes autour d’un conflit avec ce but: confronter, questionner, repousser les limites de la liberté d’expression. Croiser les plumes comme d’autres croisent le fer. Il y a eu Belgrade la première année, encore à vif après la guerre des Balkans. Puis la Côte d’Ivoire en 2006, coupée en deux par un conflit ethnique et religieux. Le Liban en 2009, en proie aux luttes confessionnelles, et le Kenya en 2010, meurtri après les violences post-électorales de 2007-2008. Enfin, le Guatemala en mars 2012.

Une dizaine des dessinateurs du pays, mais aussi du Honduras et du Salvador se donnent rendez-vous dans un atelier. Leurs pays figurent au rang des lieux les plus violents au monde. «J’ai découvert une autre forme de guerre, raconte Patrick Chappatte. Dans les rues d’Amérique centrale, on meurt autant qu’en Irak ou en Afghanistan, mais personne ne s’en rend compte.»

De cette rencontre est né un calendrier mural à l’attention des écoles et des ONG, pour que les dessins «continuent à vivre toute l’année». Des enfants jouent sur un pistolet géant. Une fillette dessine un œil au beurre noir sur sa poupée, à l’image de celui qu’arbore son œil gauche. Ces images, simples, parfois naïves, traduisent le malaise d’une société où la brutalité se cache derrière l’acte le plus banal et hante les plus jeunes. «Ce qui m’a le plus remué, se rappelle Patrick Chappatte, c’est le désarroi des jeunes, livrés au crime dès qu’ils sortent dans la rue. Les programmes sociaux ferment les uns après les autres, parce qu’ils sont rongés par la corruption, qui touche tous les étages de la société.»

Lors de l’exposition, présentée au Guatemala, puis au Honduras et au Salvador, les visiteurs ne sont pas choqués par la violence qui fait partie de leur quotidien, mais par le miroir que leur tendent les caricaturistes. «On parle de leur pays comme d’un Etat en échec», souligne Patrick Chappatte. Mais, même s’il blesse, le regard extérieur vaut mieux que l’indifférence. C’est cette idée qui a poussé l’ambassade suisse à organiser «Plumes croisées». Quelques mois plus tard pourtant, Berne décide de fermer sa représentation à Guatemala City, qui couvre aussi le Honduras et le Salvador. «Pour la région, c’est un lien de moins avec le reste du monde», déplore Patrick Chappatte.

* Vernissages de l’exposition «Plumes croisées. Violence et corruption en Amérique centrale»: - Lundi 4 mars à 19h, à la Maison des arts du Grütli à Genève, suivi du film «Alma, une enfant de la violence» à 20h30 et d’un débat en présence de dessinateurs, dans le cadre du FIFDH. - Mardi 5 mars à 18h, à la Maison du dessin de presse à Morges.

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Allan Sauceda, alias McDonald

Honduras

Né en 1970, son travail est publié depuis 25 ansdans le quotidien national «El Heraldo»

«L’humour est le seul droit humain qui survivra aux bêtes»

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Ricardo Clement, alias Alecus

Salvador

Né en 1962, édité par le quotidien « El Diario de Hoy» et le journal guatémaltèque «Siglo XXI»

«La violence se transmet de père en fils au travers des traditions»

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Alfredo Morales, alias Fo

Guatemala

Né en 1957, caricaturiste pour le journal national «Prensa Libre» depuis 1986

«Les autorités acceptent que la corruption soitun monstre à mille têtes»