Critique

Un violon funambule survole l’OSR

Tout est question de couleurs, et de goûts. Avec le jeune violoniste arménien Sergey Khachatryan, c’est une évidence. Son passage mercredi soir au Victoria Hall, à l’invitation des Amis de l’OSR, a laissé planer des teintes, des lumières, des saveurs et des fumets étonnants.

Pour une fois, commençons par le bis qui représente l’extrait, l’essence même du concert. La Sarabande de la 2e Partita de Bach, murmurée, suspendue, aérienne, rêveuse et dans un rapport au temps absolument libre et détendu. C’est en funambule que le soliste tient son archet en équilibre sur les échos du silence. Incroyable de maturité, stupéfiante d’indépendance, à la limite de la réinterprétation, la partition ouvre avec lui sur un autre monde, tout en vibrations et en sensations.

Le Concerto de Beethoven, à cette aune, prend lui aussi une tout autre allure. Plus tendu que dans le rappel final, le jeu du musicien trébuche parfois sur des rapidités survolées, des virages techniques négociés de justesse ou des sommets arrachés de haute lutte. Mais la légèreté et la finesse dans les douceurs et l’aigu, la transparence et l’inspiration, entièrement dégagées des canons stylistiques, brossent le portrait d’un compositeur juvénile et nimbé d’une spiritualité inhabituelle. Loin du Beethoven grondant, imposante figure musicale paternelle aux élans fougueux et à la stature d’humaniste universel, celui que chante Sergey Khachatryan vient de l’enfance et s’adresse au ciel. Sa lumineuse lecture, l’OSR et le chef Eliahu Inbal l’accompagnent avec sensibilité, et s’en inspirent dans toute la 1re Symphonie de Brahms.

De la tension initiale, qui monte en puissance sur les coups réguliers des timbales, aux éclats des derniers accords en passant par des chorals moelleux et des alternances de climats épanouis, tout appelle et rappelle Beethoven. Mais tout s’en libère avec grâce. Eliahu Inbal pratique une direction aventureuse (par le passé il s’était à deux reprises piqué l’œil avec sa baguette, et cette fois, ses lunettes volent sur le sol). Le chef sort Brahms de ses forêts. Et l’accueille sous un soleil doux, où la musique respire dans des tempos fluctuants.