Virginia Woolf. Les Années. Trad. de Germaine Delamain, revue par Colette-Marie Huet.

La Maison de Carlyle. Trad. d'Agnès Desarthe. Les deux au Mercure de France, 454 p. et 104 p.

Le Commun des lecteurs. Trad. de Céline Candiard. L'Arche, 282 p.

Geneviève Brisac. Agnès Desarthe. V. W. L'Olivier, 288 p.

Exacte contemporaine de James Joyce (1882-1941), Virginia Woolf ne bénéficie pas de l'aura qui entoure l'auteur d'Ulysse, son rival, envers lequel son admiration première tourna du reste vite à la désapprobation. Malgré l'exercice d'admiration du Prix Pulitzer Michael Cunningham dans Les Heures (lire le SC du 18.09.1999), elle continue d'intimider. Toutes deux romancières et anglicistes, Geneviève Brisac et Agnès Desarthe proposent une perspicace relecture de son œuvre et de sa vie, de l'enfance victorienne au suicide en pleine guerre, qui donne envie de revenir à ses grands romans, Mrs. Dalloway, La Promenade au phare ou Les Vagues – sans doute le plus difficile de tous. Sans oublier le dernier, Les Années, longtemps introuvable et aujourd'hui réédité.

Contrairement à la vingtaine de pages des sept courtes esquisses inédites, un peu décevantes, de La Maison de Carlyle, qui disparaissent sous les gloses (préface, introduction, notes et commentaires), ce volumineux roman aurait gagné à être pourvu d'une préface situant ses enjeux, car il peut dérouter. L'admirable Journal d'un écrivain (Christian Bourgois, 1994) nous apprend que Virginia Woolf a réécrit certaines scènes vingt fois en doutant terriblement d'elle-même jusqu'à sa parution, en 1937, qui lui permit de connaître l'un de ses rares succès publics.

Les Années (qui s'est longtemps appelé Les Pargiter) s'offre, douze ans après, comme le pendant inversé de Mrs. Dalloway (d'abord intitulé Les Heures): au lieu d'une seule journée et d'une unique héroïne, on y suit l'histoire de trois générations de la famille Pargiter, en même temps qu'on assiste à l'évolution de la société anglaise durant un demi-siècle. Chacun des onze moments choisis, entre 1880 et 1936, s'ouvre sur une sorte de toile de fond météorologique, structure immuable pour souligner la fugacité du temps, la précarité de la vie, la fragilité des liens familiaux.

Ce qui surprend, c'est que tout est montré par le petit bout de la lorgnette, en une suite de dialogues et de gros plans, comme dans ce passage où, assise par terre dans une réunion de famille, Peggy ne voit plus que… des pieds. Les événements marquants, la mort du roi en 1910 ou le raid sur Londres en 1917, sont évacués hors champ. Et l'on ne perçoit l'agonie de la mère de la jeune Delia qu'à travers le discours intérieur où celle-ci manifeste son impatience: «Alors tu ne vas pas mourir, songea-t-elle…»

Effets impressionnistes voire abstraits, jeux de perspectives, séries, cadrages

inattendus: ce recours de Virginia à la peinture (un milieu qu'elle connaît bien, par sa sœur Vanessa ou le critique d'art Roger Fry) est un des plus sûrs moyens qu'elle choisit pour révolutionner le roman, expliquent Geneviève Brisac et Agnès Desarthe. Assorti de nombreuses citations, leur puzzle biographique met en lumière le caractère résolument contemporain de l'œuvre, notamment une conception du temps qui s'exprime par des ellipses narratives et des mises à distance. A rapprocher des courts-circuits métaphoriques destinés à transmettre une vision sans passer par le réseau cognitif.

«Quelle bénédiction de pouvoir faire ce qu'on aime, pas de rédacteur en chef, pas d'éditeur», confie Virginia en parlant de la Hogarth Press, ce laboratoire artisanal de la littérature fondé avec son mari Leonard Woolf pour éditer ses livres puis ceux de ses amis, T. S. Eliot ou Katherine Mansfield. Lectrice passionnée davantage que critique professionnelle, elle prétend jeter un regard «ordinaire» sur les œuvres d'autrui, en ne privilégiant que son plaisir: aux romancières et classiques anglais, elle ajoute dans Le Commun des lecteurs Montaigne et son «Je n'enseigne point; je raconte», les grands Russes ou Joseph Conrad. Mais elle avoue sa difficulté à juger ses contemporains et, dans un texte amusant, elle conseille aux jeunes auteurs de bien choisir le public qui fera s'épanouir «leurs crocus».