Rencontre

Virginie Despentes: «Vernon Subutex est construit comme les épisodes d’une série contemporaine»

Parler de notre monde, non pas en journaliste, mais en romancière, c’est ce que fait l’auteure de «Vernon Subutex», dont le 3e et dernier tome vient de paraître. Une saga branchée sur le réel

Il n’est pas si commun qu’un romancier décide de parler de nous, comme Virginie Despentes le fait dans Vernon Subutex, cette saga contemporaine en trois tomes qui vient de s’achever. Elle y parle de nous, vraiment. Ici et maintenant. De nous dans la réalité que nous traversons et que nous tentons de saisir. De nous dans nos peurs et nos espoirs, dans nos travers et nos grandeurs. De nous les humains des années 2020, en route vers on ne sait où.

Les cinéastes, les auteurs de séries, les plasticiens tentent souvent d’être présents sur ce front-là. Les écrivains, surtout en France, le font moins. D’abord parce que l’écriture appelle un certain recul et peut-être aussi parce que ça peut faire peur… Et Virginie Despentes, on le sait depuis Baise-moi et on le vérifie à chacun de ses livres et de ses films, n’est pas du genre à avoir froid aux yeux. C’est une femme courageuse, bien décidée à se coltiner le monde tel qu’il est. Comme artiste, elle est aussi prête, elle l’a prouvé, à toutes les expériences, même les moins confortables. Pour Vernon Subutex, elle a vu la série ultraviolente The Walking Dead, elle interroge les questions et les postures sexuelles et toutes les positions politiques d’un bout à l’autre de l’éventail. Elle regarde aussi nos croyances, et elle ose même l’empathie, en laissant de côté le cynisme, pourtant si commode.

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Ecrivant, elle tente de se brancher en direct sur le monde, mais pas seulement. Elle n’est pas que chroniqueuse de notre époque, elle tente aussi de la comprendre, et à défaut de l’élucider, de lui offrir une sorte de carde, de classement, d’ordonnancement possibles, qui permettent à ses lecteurs de commencer à penser notre monde. Rencontre à Paris, là où elle vit, près des Buttes-Chaumont (où se déroulent des épisodes de Vernon Subutex), avec cette romancière branchée sur le réel et qui, du coup, voit au-delà.

Le Temps: Comment vous sentez-vous aujourd’hui avec la parution du dernier tome? Orpheline de vos personnages?

Virginie Despentes: Vernon Subutex va sans doute me manquer, parce que c’était un formidable véhicule. On pouvait tout y mettre. Tout, dans une journée, pouvait rentrer dans Vernon.

Baise-moi en 1993 était une sorte de cri. Il y avait de la rage. Aujourd’hui, avec Vernon Subutex, vous êtes moins dans le symptôme, plus dans le diagnostic.

Ma situation est tellement différente aujourd’hui. J’étais très jeune, je n’étais pas dans une situation enviable, je ne pouvais pas imaginer que la vie pouvait être bien. Pourtant, la situation de départ, au fond, est toujours la même. Dans Baise-moi, Manu ne réussissait pas à payer son loyer, exactement comme Subutex. Le loyer, payer une grosse somme, tous les mois, toute sa vie, ça me travaille…

L’engagement féministe, est-ce qu’il reste important pour vous?

Je ne me dis pas avant d’écrire: attention, il faut que ce soit puissant d’un point de vue féministe. Mais ça continue de me travailler, moi et le monde dans lequel je vis. La question du genre est centrale. Soit parce qu’on l’utilise, soit parce qu’on surveille ce que peuvent faire les femmes. Elle est au centre de tous les débats.

Vous inventez un personnage de SDF, de gourou, de prophète et ce n’est pas une femme. Pourquoi?

On regarde les personnages masculins avec une bienveillance première qu’on n’a pas pour les femmes. Vraiment pas. Je voulais parler de rock et je me suis dit, ce sera un mec, un disquaire. Je n’avais pas envie d’un personnage précaire qui soit une femme. On lui aurait demandé de faire ça ou ça, de coucher avec truc, pourquoi elle n’avait pas d’enfants, etc. Un mec, c’est tellement plus pratique. Mon roman plaît aux mecs. Ils ne s’identifient pas à une femme, ils n’en ont pas l’habitude. La femme c’est toujours l’autre.

Dans «Vernon Subutex», vous vous faites la ventriloque de personnages de tous bords, et notamment d’extrême droite. Vous vous glissez dans leur peau, vous les malaxez, vous tentez de vous les approprier.

J’avais besoin de comprendre ce qui se passe autour de moi. Comment les gens ont évolué en dix-sept ans – parce que je pense que tout a commencé dans les années 2000. L’arrivée de Sarkozy, aussi, a changé beaucoup de choses. Et c’est aussi une manière de répondre à la sensation qu’on a, en ouvrant Internet, de voir arriver une foule d’opinions. On est exposé quotidiennement à des opinions radicalement différentes des nôtres. Ecrire, c’est une façon d’ordonner mes pensées face à toutes ces opinions. Je pense que ce flot change notre manière de réfléchir, notre façon de voir le monde. Avant, je ne savais pas ce que pensait du FN un mec à Bourges, je ne lisais pas Minute, je n’écoutais par Radio Courtoisie, je n’allais pas dans des réunions de fascistes. Ce livre est peut-être aussi une réaction à la sensation de devoir contenir tout le temps une foule de voix mécontentes.

Vous tentez de les apprivoiser?

J’essaie d’ordonner ça dans une histoire, en en faisant des types de caractère. J’essaye de voir à quel point, certains, même s’ils sont insupportables, comme Xavier, parviennent à s’intégrer. J’avais plus de 30 ans quand Internet est devenu ce qu’il est aujourd’hui. Jusque-là, je n’avais jamais été bombardée par les opinions aussi contraires à la mienne. Tous ces trucs me rentrent dans la tête et demandent à être organisés. Aujourd’hui, la pensée d’extrême droite traverse les discours d’une façon impensable il y a vingt ans.

Je me demande si ce n’est pas ça qui rend «Vernon Subutex» si addictif. C’est un livre qui propose une sorte de classement, de tri du monde contemporain… Du coup, il semble plus organisé.

C’est comme aux cartes, le jeu des sept familles…

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La figure du chamane revient régulièrement. Vernon est un peu chamane. Un peu romancier aussi…

Il est très passif mais sa présence déclenche tout le temps des choses. Il écoute, il est très discret. En même temps, s’il est là ou s’il n’est pas là, ce n’est pas pareil. Oui, Vernon pourrait être romancier. Le vrai auteur de Vernon Subutex, ça pourrait être lui…

Et surtout, il acquiert aussi peu à peu une dimension christique…

Ce n’était pas dans le plan de départ, mais l’idée d’un groupe autour d’un prophète est là depuis longtemps. Il fallait un prophète comme Vernon, qui ne fasse rien. S’il y a un miracle, il faudra qu’il soit écrit ou raconté après coup, parce que lui, le pauvre… C’est le service minimum du prophète. J’aime imaginer que toutes les histoires sont réécrites; que les histoires qu’on se raconte sont vraiment des histoires qu’on se raconte et pas ce qui s’est réellement passé.

La dimension spirituelle semble décidément importante. Est-ce une échappatoire possible des angoisses contemporaines?

C’est une voie qui m’intéresse, mais avec un garde-fou: parce qu’on peut aller loin avec ça… Le spirituel, c’est ce qui nous manque pour aller mieux. Je crois qu’on pourrait, à un moment donné, changer nos niveaux de conscience. Nous sommes des humains. On peut penser tout le mal qu’on veut de notre espèce, mais nous nous adaptons, nous évoluons. Cela ne veut pas dire que le changement viendra par la religion. Plutôt par une spiritualité. Elle nous manque, j’en suis sûre. On ne peut pas avoir comme dieu l’argent ou le profit, cela ne nous comble pas…

Les réseaux jouent un rôle capital dans le livre. Facebook dans le 1er tome, WhatsApp dans le 2e, mais dans le 3e, retour au silence.

Dans ce 3e tome, les personnages sont sortis de chez eux, Dopalet – le producteur véreux – mis à part qui reste enfermé avec ses écrans. Alors que dans le premier tome, les personnages sont enfermés, cloîtrés, là, ils se rassemblent et savent où se trouver. Lorsqu’ils sont réunis, ils s’interdisent totalement le téléphone. Donc, les réseaux disparaissent. Ça m’a beaucoup intéressée de passer à autre chose dans le roman et de me détacher de Facebook. Aujourd’hui, d’ailleurs, on est peut-être déjà en train de se libérer de Facebook… pour cause d’overdose.

Les Attentats, Nuit debout, la Grèce, «Vernon Subutex» est une chronique du temps présent…

Tout rentre dans Vernon. Le 7 janvier, le 13 novembre, Bruxelles, la crise des réfugiés, la Grèce, rien n’était prévu. Et on pourrait continuer Vernon Subutex, avec le Brexit, Trump, Manchester… C’est autre chose que les années 1980, c’est sûr. Le roman, par sa forme m’a permis de faire une place à ce qui se passe. Il est très souple. Il va de voix en voix. Je pouvais faire toutes les ellipses nécessaires, trois mois, un mois… Tout rentrait. Ecrire ce roman pendant cinq ans, ça a été très agréable. Je me suis tout permis, même des décrochages de quarante pages sur une petite histoire d’amour.

Comme avec une série TV?

Dans les séries, parfois, un épisode décroche. Il n’a rien à voir avec rien, mais le public est d’accord. Vernon Subutex est en effet construit comme les épisodes d’une série contemporaine.

Les attentats ont assombri le roman?

Au moment du 13 novembre, j’étais plongée dans l’écriture. J’avais pris des vacances. Et j’ai tout arrêté. J’étais bloquée. Le roman s’est assombri, c’est sûr: ce n’était plus le même Paris, plus la même France. Nuit debout, en revanche, a plutôt aéré le livre. L’histoire n’est pas celle du groupe autour de Vernon, mais elle est aussi collective… Mes personnages en étaient assez contents.

«On est locataire des situations, pas propriétaire», dit un personnage. J’ai l’impression que c’est un des messages principaux…

C’était déjà vrai dans les années 1980, mais on ne le voyait peut-être pas. On le comprend mieux en prenant de l’âge. Quand on dit qu’il faut cueillir le moment, c’est vrai, parce qu’après, c’est vraiment fini. Collectivement, aujourd’hui en France, on sent bien que les choses pourraient complètement changer. On en était moins conscient, il y a quinze ans. Aujourd’hui on a compris qu’on n’est propriétaire ni de la paix, ni d’une certaine répartition des richesses, ni d’un certain calme…

Dans «Vernon Subutex» vous envisagez carrément la fin de notre civilisation…

Je ne vois pas comment on pourrait continuer longtemps. A moins d’un brusque coup de frein collectif, d’une prise de conscience. Même en positif, ce serait un changement majeur. Le monde tel qu’on l’a connu a disparu. Macron nous propose de ne rien changer. Il nous propose plus de la même chose. Or on sait depuis longtemps que ça ne marche pas. Rien ne va rester tranquille, immobile. On peut être optimiste, mais ce qu’on a connu est mort. On le voit bien avec l’Amérique de Trump. Les Américains étaient les chefs, aujourd’hui ce sont des ploucs. On ne va pas pouvoir tourner la page dans l’autre sens.

Dans «Vernon Subutex», l’espoir naît du groupe, de douceur, de l’empathie entre les gens…

Il faut inventer d’autres façons de vivre, de vivre ensemble, peut-être sur de nouvelles planètes hyperconnectées… Qui sait. J’espère que les suivants auront plus de créativité et d’enthousiasme que nous pour inventer des vies nouvelles. Parce que c’est comme ça qu’on gagne, pas en étant contre… Il faut résister, c’est important. Mais ce dont on a le plus besoin, c’est de croire qu’on peut faire autrement.


Roman
Virginie Despentes
Vernon Subutex, T3
Grasset, 400 p.

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