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Virginie Rebetez, faucheuse d’images

La photographe lausannoise multiplie les distinctions et les expositions. Elle vient d’être récompensée au festival d’Hyères pour un nouveau travail autour de la mort

Virginie Rebetez, faucheuse d’images

Clichés La photographe lausannoise multiplie les distinctions et les expositions

Juste récompensée au festival d’Hyèrespour un nouveau travail autour de la mort, elle vient d’être sélectionnée par le cantonde Vaud pour passer six mois à New York

Virginie Rebetez est un hommage aux absents. Sur son bras droit, le nom tatoué d’«une fille qui n’existe pas», Natasja Cooper. Sur le gauche, une date inventée pour ce personnage. Débordant de sa chemise en jean, une chaînette dorée à laquelle pendent quelques lettres: Maywood, un endroit près de Los Angeles, où la jeune femme n’est jamais allée. Et puis il y a son travail, rôdant invariablement autour de la mort depuis une quinzaine d’années.

Yeux noisette intenses et bouche rouge vif, Virginie Rebetez, elle, est bien là. Remarquée fin avril au Festival international de mode et de photographie d’Hyères, mention spéciale du jury. Exposée actuellement au Photoforum PasquArt de Bienne, avec Steeve Iuncker et Reiner Riedler, dans la galerie Christopher Gerber, à Lausanne, ainsi qu’à Berlin. Bientôt à Montpellier et Art Basel, dans le cadre du concours fédéral de design. Son dernier travail, Under Cover, est plébiscité. Fatras de tissus, de plastique et de ficelles. Sculptures étrangement déguisées. Grises, à fleurs, jaunes ou rouges, de face sur un fond immuablement noir. Des pierres tombales photographiées dans le cimetière de Soweto, recouvertes en attendant que la famille du défunt ait les moyens de lui offrir une «cérémonie du dévoilement».

«J’ai toujours été intéressée par ces moments d’entre-deux, souligne la Lausannoise. L’identité de la personne est cachée, c’est comme si elle n’était pas encore morte. Et cela peut durer des années, tant que l’argent n’a pas été réuni.» Virginie Rebetez, en résidence Pro Helvetia l’an dernier en Afrique du Sud, a apporté un tissu noir pour photographier ces stèles comme dans un studio. «J’aime décontextualiser mon sujet. Cela offre deux niveaux de lecture: le côté documentaire qui permet d’aborder la question des rituels, de la cérémonie, etc., et le côté plastique.»

Une appropriation récurrente dans le travail de la jeune femme de 35 ans, entamé en 2008 alors qu’elle étudie à la Gerrit Rietveld Academie d’Amsterdam, après un premier diplôme à l’Ecole de photographie de Vevey. Intéressée par le sujet d’un foyer pour personnes isolées, l’étudiante finit par suivre l’équipe municipale visitant les ­domiciles des individus esseulés, juste après leur mort. Là, en une heure à peine, elle se met en scène dans les meubles ou les vêtements du défunt. La série, troublante, ­s’intitule Flirting with Charon, du nom de celui qui conduisait les ombres vers le royaume des morts dans la mythologie grecque. «C’est un travail fondateur pour moi, éclaire-t-elle en sirotant un jus fraise-pomme dans un bistrot lausannois. Je me suis sentie responsable pour ces gens. C’était une manière de leur constituer une mémoire, même fictionnelle. On dit que les personnes meurent une deuxième fois quand on les oublie. Mais je devais faire très attention à ne pas franchir la limite. Un rictus, une attitude, et l’image pouvait devenir irrespectueuse, grotesque, ou tomber dans le voyeurisme. Le côté performance m’a également intéressée – je devais faire vite. M’utiliser comme lien permet là encore de dépasser la seule photographie documentaire.»

Après cela, Virginie Rebetez photographie l’appartement de Dignitas, à Zurich, dans lequel viennent mourir ceux qui en ont assez. Puis, à la faveur d’une bourse néerlandaise, elle part aux Etats-Unis sur les traces de «Jane Doe», nom donné par la police aux cadavres féminins non identifiés. Là, elle se représente sur les lieux où les corps ont été retrouvés. En 2012 en Suisse, pour la série Packing, elle photographie les vêtements portés par des individus au moment de leur mort et non réclamés ensuite. Sur fond noir et soigneusement pliés. L’année suivante, elle s’intéresse à la sorcellerie en Afrique du Sud. Actuellement, ce sont les médiums qui l’attirent.

«Je n’arrive pas à dire que la mort est mon sujet, mais plutôt l’identité, la mémoire, le vide. C’est vrai que je tourne autour. Comme tout le monde sans doute, je me pose des questions sur l’après. Je suis très spirituelle, je crois à fond en la réincarnation!» confie la Jurassienne d’origine, dans un sourire. Son approche parfois transgressive peut être mal perçue. L’artiste avait tenté d’amorcer la série Packing aux Etats-Unis, mais elle s’est fait jeter dehors de certains centres funéraires. Elle assure ne pas vouloir choquer.

L’amatrice de littérature et de cinéma ne sait plus très bien pourquoi elle a décidé de devenir photographe; elle réfute tout «moment décisif» et évoque des cours dispensés au collège, une maladie des yeux qui l’a rendue presque aveugle deux mois durant, à l’âge de quinze ans, une grand-tante malade qui lui a demandé de réaliser son dernier portrait. Après le gymnase, elle passe deux ans entre petits jobs et voyage en Asie, avant de s’inscrire à Vevey. «Je crois que je n’osais pas. Je ne viens pas d’un milieu d’artistes – mon père était délégué médical et ma mère a arrêté de travailler pour s’occuper de ma sœur et moi. Alors, photographe, ce n’était pas évident!» résume la trentenaire. Elle songe d’abord à l’humanitaire et au reportage de guerre, avant d’admettre que ce n’est pas pour elle. «Je ne suis pas assez engagée politiquement. Mais ce souci social existe toujours dans mon travail. Chacune de mes images est une sorte d’hommage.»

Cet été, Virginie Rebetez s’envolera pour six mois à New York, grâce à une bourse cantonale. Elle devrait y suivre une société spécialisée dans le nettoyage des scènes de crimes ou de mort salissante. Traces contre traces.

Virginie Rebetez – Steeve Iuncker – Reiner Riedler , Photoforum PasquArt, à Bienne, jusqu’au 22 juin.

Under Cover , à la Galerie Christopher Gerber, à Lausanne, jusqu’au 31 mai.

«Comme tout le monde sans doute, je me pose des questions sur l’après. Je suistrès spirituelle»

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