Tout le monde sait que la plus implacable, la plus destructrice des créatures extraterrestres est l’Alien ténébreux à mâchoire protractile et sang corrosif. Le terrifiant xénomorphe n’a heureusement jamais dilacéré l’être humain sur sa planète natale, contrairement à son vieil ennemi, le Predator. Le bipède à dreadlocks et chélicères baveuses est toutefois un chasseur solitaire: il vient tirer quelques indigènes et retourne chez lui. D’autres entités n’ont pas cette discrétion. Pour elles, la Terre est un objet de convoitise massive. Elles en prennent brutalement possession, comme les microbes s’emparent d’un organisme biologique.

C’est sur une planète décimée que se déroulent Sans un bruit (A Quiet Place), de John Krasinski, avec Emily Blunt, et sa suite (sortie ajournée). Des faucheux d’outre-espace ont pris possession des lieux. Ils sont extrêmement rapides, aveugles, sans doute idiots, mais dotés d’une acuité auditive sidérante. Une épingle qui tombe et ils accourent, ouvrant à 250° leurs invaginations auditives et leurs mâchoires acérées. Cette espèce fait partie des pires prédateurs ayant jamais dévasté notre terre sur le versant de la fiction.

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Agent pathogène

Eternelles métaphores de l’autre, du barbare, du communiste dans les années 1950, de l’immigrant clandestin ou de la nébuleuse islamiste, les extraterrestres personnifient aussi toutes les lèpres et les pestes susceptibles de nous submerger.

Les premiers de ces envahisseurs lointains, modèles à jamais référentiels, sont les Martiens que H. G. Wells imagine dans La Guerre des mondes. Fuyant la dessiccation de leur planète, ces céphalopodes à 16 tentacules, «une grosse masse grisâtre et ronde de la taille d’un ours jetant des reflets de cuir mouillé», se déplacent à bord de tripodes de métal et démolissent tout, «comme un gamin bouleverserait une fourmilière, pour le simple caprice de faire étalage de sa force». Ils sucent le sang des humains, les terres étouffent sous l’Herbe rouge qu’ils cultivent. Aucun canon ne peut arrêter ces conquérants.

Ils finissent pourtant par s’écrouler, foudroyés par un ennemi invisible, un agent pathogène contre lequel leur organisme n’est pas immunisé. Leur toute-puissance technologique achoppe sur un microbe, une réalité invisible à l’œil nu. Ils meurent massivement «tués par les infimes créatures que la divinité, dans sa sagesse, a placées sur la Terre. Les germes des maladies ont, depuis le commencement des choses, prélevé leur tribut sur l’humanité», note le narrateur, réflexion que la civilisation globalisée contemporaine peut méditer en ces jours de confinement. Le roman de Wells a connu plusieurs adaptations; la plus magistrale est celle de Steven Spielberg en 2005.

Tentacules dentés

Les extraterrestres expansionnistes ont l’Amérique pour cible privilégiée; ils finissent par s’y faire ratatiner. A coups de batte de base-ball dans Signs de M. Night Shyamalan. Tombés du ciel, les Chitauris déferlent sur New York comme une horde de démons et les Avengers ont bien du travail pour les repousser (Avengers). Dans Independance Day, de Roland Emmerich, 36 soucoupes volantes géantes ratiboisent les Etats-Unis (et aussi un peu le reste de la Terre). La résistance se souvient de la leçon de Wells et parvient à introduire un virus, informatique celui-ci, dans le vaisseau mère des nuisibles.

Tout poulpe homicide tombé du ciel peut être atomisé. Il est des envahisseurs plus sournois, ceux qui s’emparent silencieusement de citoyens terrestres comme l’entité de The Hidden, les body snatchers qui, dans L’Invasion des profanateurs de sépulture, se substituent physiquement aux êtres humains, le symbiote noir échappé d’un météorite qui prend possession de Spider-Man et l’entraîne du côté du mal et, bien sûr, la Chose (The Thing, de John Carpenter). Tiré d’un ovni enfoui en Antarctique par un groupe de glaciologues, le croquemitaine protoplasmique reprend vie et massacre tout le monde dans des éruptions de tentacules dentés. Plus terrible encore, ce métamorphe peut dupliquer ses victimes à la perfection. «On n’est pas tous des humains», s’inquiète justement un scientifique. «L’homme est l’endroit le plus chaud pour se cacher», promet ce film baignant dans un climat paranoïaque extrême.

Abîmes insondables

Le plus insidieux des ennemis invisibles se serait crashé vers 1880 dans le Maine, à l’ouest d’Arkham. Au fond du cratère creusé devant la ferme de Nahum Gardner, quelques savants dénichent un globule encastré dans la substance du météorite, dont la couleur, impossible à définir, semble ne pas appartenir au spectre lumineux. Tout se dégrade autour de «ce mystérieux vestige des abîmes insondables du dehors». Le paysan s’affaiblit, la psychose frappe, les fruits et légumes sont immangeables, le lait imbuvable; les arbres semblent animés d’une vie autonome, les animaux connaissent des mutations innommables et une phosphorescence indicible émane du puits. La famille Gardner meurt dans la douleur et la folie. Restent aujourd’hui encore des hectares de «lande foudroyée», que les gens du coin évitent… C’est H. P. Lovecraft au sommet de son art dans La Couleur tombée du ciel.

Pour ne pas désespérer, il faut se souvenir que tous les extraterrestres ne sont pas animés de mauvaises intentions, comme en attestent Iga Biva, l’ami de Mickey, E.T. ou Alf. Les virus non plus. Qu’on se souvienne de Leezle Pon, le virus super-intelligent de la variole qui, selon Alan Moore, serait membre de la confrérie galactique qu’est le Green Lantern Corps, de l’acaryote qui ramène la raison dans une Angleterre où règnent le fascisme et l’imbécillité (Virus, de John Brunner, 1973). Et bien sûr le virus du langage, venu des confins de la galaxie comme le chante si justement Laurie Anderson dans Language Is a Virus (From Outer Space).