Cinéma

Dans «Visages, Villages», les murs ont des yeux

Agnès Varda, cinéaste, et JR, photographe, font une promenade ludique et philosophique sur les routes de France et de la mémoire

Amateurs de farces et de chemins de traverse, Agnès Varda et JR réalisent à quatre mains Visages, Villages, un documentaire d’intervention forçant le réel à exprimer son suc. La première, 89 ans, est une grande cinéaste qui a signé des films engagés, féministes, humanistes – Cléo de 5 à 7, Sans Toit ni loi, Les Plages d’Agnès; le second, 34 ans, est photographe, «artiviste de rue», qui parcourt le globe et colle sur les murs de Paris, New York, Nairobi, Rio, Shanghai, Tokyo ou Vevey les portraits géants des habitants.

Arpentant les routes de la France rurale à bord du camion photographique de JR, ils ont rencontré des mineurs à Bruay-la-Buissière, les femmes des dockers du Havre, un agriculteur de Chérence, un carillonneur de Bonnieux, un artiste brut de Reillanne, une éleveuse de chèvres de Goult, les ouvriers d’une usine produisant de l’acide chlorhydrique à Château-Arnoux-Saint-Auban… Ils leur ont tiré le portrait et les ont affichés en format géant sur les façades des corons et des granges.

«Peau de chien!»

Extrêmement joyeuse, rythmée par les clowneries des deux protagonistes, la promenade témoigne d’activités en voie de disparition, se nourrit de sagesse du quotidien. Elle révèle aussi les travers d’une société en mutation: les dockers sont en grève, le productivisme écorne les chèvres.

Le film s’ombre de mélancolie, car le temps passe et Agnès Varda, dont le regard a changé le monde, est en train de perdre la vue. Et elle se souvient de ceux qui ne sont plus, comme le photographe Guy Bourdin. Elle l’a photographié en 1954. JR transpose le cliché sur l’angle d’un bunker, sur la plage de Sainte-Marguerite-sur-Mer. Le travail est ardu, le temps presse, la marée monte. Après son passage, il ne reste rien. Coutumier de l’éphémère, JR semble un peu choqué.

Le hasard détermine l’itinéraire des glaneurs d’images. Il se termine à Rolle, où réside Jean-Luc Godard. Agnès a pris rendez-vous. Elle trouve porte close. Juste un message sibyllin tracé au feutre sur la vitre de la véranda: «A la Ville de Douernenay Du Côté de la Côte». Le premier terme de la proposition renvoie à un restaurant où Agnès mangeait jadis avec Godard et Jacques Demy, son mari; le second à un court-métrage qu’elle a tourné en 1958.

Cette résurgence du passé ébranle la cinéaste. Elle en pleure des larmes d’enfant et traite le mufle rollois de «peau de chien». Pour la consoler, JR lui fait un précieux cadeau: il enlève ses inamovibles lunettes noires pour qu’elle puisse voir ses yeux. Et puis ils restent assis face au bleu Léman, apaisés dans la lumière qui danse.


Visages, Villages, d’Agnès Varda et JR (France, 2017), 1h29


«Agnès a une curiosité infinie, insatiable»

JR évoque sa collaboration avec Agnès Varda et la puissance du hasard

Le Temps: «Visages, Villages» est un film léger, mais aussi un portrait sociopolitique de la France…

JR: Agnès disait: «Toi qui es un artiste des villes, je vais t’emmener dans les villages.» Nous n’avions pas envie de parler de politique mais d’aller à la rencontre des gens, c’est forcément politique.

- Il y a aussi pas mal de mélancolie dans le film…

- Cette question est très présente dans mon travail, qui est éphémère, et elle fascinait Agnès. Elle disait qu’on pouvait la documenter, en garder une trace. Très vite on s’est laissé prendre par le jeu. On s’est laissé porter doucement par le hasard des pluies, des vents, des marées…

- Pourtant familier de l’éphémère, vous paraissez surpris lorsque la marée lave en quelques heures le portrait de Guy Bourdin sur le bunker…

- Ben oui. J’y avais mis tellement d’énergie. Même risqué ma vie, à coller sur des échelles, dans le vent. Et puis l’image est partie… En même temps, c’est très beau que cet hommage à Guy Bourdin disparaisse aussi vite. C’était peut-être le temps juste, le temps d’une nuit.

- Comment gérez-vous cette notion d’éphémère?

- Je l’ai constamment en tête, mais elle ne prend pas le pas sur l’envie d’action. Ce qui prime, c’est de faire les choses ensemble, dresser des échelles, des échafaudages, impliquer les gens, demander de la colle ici, de l’eau par là… C’est comme ça que les projets se montent et ces moments d’action commune sont les meilleurs souvenirs que je garde. L’œuvre réalisée, c’est la cerise sur le gâteau.

- «Le hasard est le meilleur des assistants», rappelle souvent Agnès Varda. Vous confirmez?

- Oui, c’est vrai. J’ai toujours fait confiance au hasard, à l’instinct. Même dans ma vie je ne prends jamais vraiment de rendez-vous. Je me laisse porter, avec une idée vague de là où je vais, mais je laisse le hasard me surprendre.

- Qu’avez-vous appris au contact d’Agnès Varda?

- Beaucoup de choses, et je suis encore en train de m’en imprégner. Elle m’a beaucoup appris sur la fabrication des films. Elle m’a aussi appris à être moins littéral, elle m’a mené sur le chemin de la métaphore. Elle m’a montré sa gymnastique mentale, et sa curiosité, surtout. Elle a une curiosité infinie, insatiable. A mon âge, je n’en ai pas autant. C’est peut-être une des recettes de sa si belle vieillesse – et donc de sa jeunesse.

- Y a-t-il une part de fiction dans la rencontre ratée avec Godard?

- Pas du tout. Je ne l’ai pas vu venir. Voir Agnès et Godard ne pas se voir m’a beaucoup inspiré. Ce qu’on a tourné à Rolle n’était pas censé être la fin du film – la fin, on l’avait déjà tournée à Pirou-Plage, face à la mer. On a tourné cette petite séquence au bord du lac à tout hasard. On ne pensait pas conclure là-dessus. A force de se laisser porter par le hasard, le hasard a inventé cette fin pour nous. Elle est venue toute seule, et elle a quand même été écrite par Godard lui-même…

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