Musée

Visions d’elles dans les collections de Beaubourg

Le musée parisien consacre la presque totalité de ses salles d’exposition permanente aux artistes femmes, des débuts du XXe siècle où elles étaient encore l’exception à leur irruption et à leur triomphe au cours des dernières décennies.

Femmes-artistes, est-ce possible?

«Pourquoi n’y a-t-il pas de grandes artistes femmes?» En 1970, quand l’historienne de l’art américaine Linda Nochlin pose cette question, il ne s’agit pas d’une simple provocation féministe. C’est une sorte d’antiphrase utopique. Elle prend à revers – par accentuation du ridicule – l’opinion de nombreux individus, y compris dans les mondes de l’art, qui considéraient à l’époque l’affaire tranchée par les faits, vu le faible nombre des peintres et des sculpteurs de sexe féminin représentés dans les musées et dans les grandes collections. Quarante ans plus tard, les faits ont changé de camp. Il suffit pour s’en convaincre d’aller visiter l’exposition du Centre Pompidou qui a ouvert les deux tiers de ses salles d’exposition permanente à des femmes, 200 artistes pour plus de 500 œuvres tirées des collections du Centre, où la proportion entre les femmes et les hommes est désormais à peu près d’une pour cinq.

Un changement dont elles@centrepompidou donne immédiatement la mesure. Si tout l’étage de l’art contemporain (depuis les années 1960) est occupé par l’accrochage au féminin, l’étage de l’art moderne, qui couvre plus de la première moitié du XXe siècle, occupe à peine un quart de l’espace. La démonstration serait encore plus accablante si le Musée d’Orsay (pour la deuxième moitié du XIXe jusqu’à la Première Guerre mondiale) tentait une pareille expérience. Sans même parler du Louvre, où il serait difficile de remplir une seule salle. La peinture et la sculpture ont été au masculin jusqu’au début du siècle dernier. Les femmes étaient une exception. Et l’idée reçue de leur infériorité en art était un reflet fidèle de leur position dans l’organisation sociale.

L’évolution, commencée doucement, avec des artistes comme Suzanne Valadon dont le Centre Pompidou présente quelques belles toiles, s’accélère à l’époque de la révolution russe. Mais la rupture devra attendre encore quelque temps. Elle se produit de manière radicale avec les mouvements féministes, avec un art fortement différentialiste dont témoignent les exemples du Centre Pompidou, avant de connaître aujourd’hui une espèce de normalisation. Dans le domaine des arts plastiques, l’objectif de la parité n’est pas une utopie, c’est presque une réalité.

Le choc des années 1970

L’accrochage du Centre Pompidou n’est pas la première manifestation consacrée aux femmes artistes. Mais, parce qu’il est une simple sélection au sein d’une collection permanente, il ne propose d’autre interprétation que ce qui ressort d’une sélection faite auparavant par les responsables du musée et par les commissions d’achat. Une sélection qui est un deuxième degré du choix. Les institutions acquièrent des œuvres qui sont déjà sur le marché, notamment dans des galeries d’art où elles ont été elles-mêmes l’objet d’une sélection qui n’opère pas au nom de l’égalité ni de la correction des erreurs du passé. La démonstration en est d’autant plus éclatante. Reste que la tendance à une normalisation quantitative n’est heureusement pas accompagnée par une normalisation qualitative.

Si les artistes de la première moitié du XXe siècle inscrivent leurs œuvres dans les genres artistiques courants à leur époque, si leur féminité n’est revendiquée visuellement que de manière exceptionnelle – le mot artiste étant encore vécu comme neutre, puisqu’il est masculin –, la rupture féministe apporte avec elle une rupture artistique, l’irruption des objets, des matières, des symboles qui l’accompagnent, un retour assez brutal – du moins pour ceux qui sont tenus par leur sexe, les hommes donc, de l’observer de l’extérieur – à l’expression sensible du corps. Auparavant tout paraissait fixé pour l’éternité. La tradition picturale était un hommage à la femme, à sa beauté, un hommage amoureux sans crainte, puisque les femmes restaient à leur place, celle de modèle. Quand le modèle Suzanne Valadon devient peintre, c’est un changement de perspective, une autre manière de dire «je». Et quand les femmes artistes se mettent à représenter le monde tel qu’elles le voient, c’est un outrepassement des limites, la découverte d’un horizon au-delà duquel il existe une infinité de possibles parce qu’il existe une infinité de points de vue.

Une questiondevenue sans objet

Les sept œuvres choisies pour illustrer ces pages ne sont pas un échantillon représentatif de l’accrochage du Centre Pompidou. Elles ont toutes quelque chose d’offensif (par opposition à l’inoffensif), la femme couchée une clope à la bouche de Suzanne Valadon, l’énorme poupée mariée de Niki de Saint Phalle, la chambre aux cauchemars de Dorothea Tanning, le slogan de Barbara Kruger, le mannequin de cire de Valérie Belin ou le lit de Yayoi Kusama disent quelque chose sur le voir et l’être, sur la présentation et la représentation, sur le «croyez-vous que je suis celle que vous croyez». Elles imposent une distance au spectateur. Elles constituent une prise de distance de la part de celles qui les ont créées. Et encore une affirmation de l’être, dans l’art et dans la vie.

Le visiteur découvrira – plus offensif – les épreuves corporelles que s’impose Gina Pane, le buste de femme en viande crue de Jana Sterbak. Il découvrira aussi des œuvres éblouissantes dont il importe peu de savoir si elles ont un sexe, ou un genre, comme les peintures de Geneviève Asse ou d’Aurélie Nemours, les fils tendus en nœuds de crin de Pierrette Bloch. L’essentiel n’est pas là. Il n’est pas dans les preuves de la bataille, dans les manifestations de la douleur ou de l’espoir, dans l’expression des différences telles qu’elles existent encore et telles qu’elles existeront. Pourquoi l’art est-il aujourd’hui ce qu’il est? Pourquoi a-t-il cessé de proposer sa tradition comme modèle, cette tradition dont il considérait en même temps le dépassement comme une finalité? Pourquoi paraît-il si éloigné de ce qu’il était il y a seulement un demi-siècle? Et à qui revient cette mutation? En à peine plus de trois décennies, l’irruption des femmes dans l’art a multiplié les libertés en même temps que leurs réponses ont multiplié les questions.

Publicité