«La subversion a lieu parce que nous présentons les œuvres de manière classique. Si nous les présentions de manière surprenante, révolutionnaire, nos expositions pourraient être perçues comme des jeux d'enfants.» Il y a du sérieux dans le discours et la démarche de Gauthier Huber et d'Annemarie Reichen, deux jeunes curateurs d'art contemporain à Neuchâtel. Le premier a 29 ans. Il a été récemment licencié en histoire de l'art à l'Université de Lausanne. Créateur lui-même, il s'est approprié un lieu, occupé épisodiquement par des fêtes estudiantines. Il a fait de cette cave à l'architecture monolithique un espace d'art, La Plage.

Tout comme Gauthier Huber, Annemarie Reichen a été stagiaire au Mamco genevois, et l'influence de son directeur, Christian Bernard, est sans cesse évoquée par cette étudiante bâloise de 26 ans. Depuis quelques mois, elle occupe la fonction de directrice artistique au Centre d'art de Neuchâtel (CAN), place forte de la création contemporaine dans la ville. Il y a une année, après avoir partagé leurs projets respectifs, les deux curateurs se sont aperçus que leurs prochaines expositions étaient largement compatibles. Ainsi, à La Plage et au CAN, deux conceptions de l'art contemporain se croisent, se jaugent. Rencontre avec deux organisateurs dont le rapport à la création se construit sur le terrain.

«Cette œuvre, Looping pour toboggan, de Daniel Ruggiero, évoque les techniques du bricolage. Si l'on se réfère à Lévi-Strauss, l'artiste se place plutôt du côté du bricoleur que de l'ingénieur.» Gauthier Huber sillonne scrupuleusement l'espace souterrain jonché de pièces ludiques, à l'identité instable. Ce qui frappe d'emblée chez le directeur de La Plage, c'est l'approche référentielle dont il use pour justifier ses choix artistiques. Devant ces installations d'artistes romands, Gauthier Huber cite sans cesse des sources littéraires. Il s'attache à en décrypter le sens, à les révéler en quelques phrases rapides. L'exposition intitulée Stupéfiant mise sur l'impact visuel: flashes psychotiques d'une vidéo signée Francisco Da Mata, composition pop rutilante de Fabrizio Giannini, peintures diaphanes d'Elisabeth Llach. Mais Gauthier Huber leur assène une signification. «Quand le visuel est fort, annonce-t-il, on peut commencer à travailler théoriquement.»

Semblable flux d'informations chez Annemarie Reichen. La directrice du CAN déchiffre la pléthore de pistes qu'induisent des œuvres d'artistes internationaux. After Effect est une exposition qui, suite à celle de La Plage, se focalise sur la digestion du visible. Les artistes invités rejouent l'histoire de l'art, la tournent en dérision. Ils se lancent dans une vaste entreprise de relecture. Un Centaure maladroit, en plâtre giclé, que l'artiste Stefan Banz a intitulé White Sculpture (For Jacques Derrida): «Comme vous le voyez, nous ne sommes plus à l'époque de la Renaissance et ses proportions exactes, lance Annemarie Reichen dans un éclat de rire. Stefan Banz a éclaboussé sa sculpture de plâtre. On pense aux dripping de Pollock. Et, si on ne connaît pas Pollock, on peut penser à du crachat.»

A La Plage comme au CAN, la scénographie ne tranche pas avec celles du Mamco ou d'autres centres d'art contemporain. Et le choix des œuvres est somme toute assez conformiste, oscillant entre les citations ironiques d'Andy Warhol et de Jean Baudrillard. Gauthier Huber et Annemarie Reichen pourraient être intégrés sans heurt dans le cercle fermé des curateurs confirmés. Ils aspirent à une reconnaissance internationale. Manque d'idées, de visions propres des curateurs de la nouvelle génération? Le responsable de La Plage dénonce «ces jeunes organisateurs, très tendance, qui signent excessivement leurs expositions». De son côté, Annemarie Reichen croit en la durée: «C'est un enjeu que de marquer une exposition par sa touche personnelle. Mais cela se vérifie au fil des programmations et pas sur un seul projet.»

Stupéfiant, La Plage, Sablons 46, et After Effect, CAN, Moulins 37, Neuchâtel. Tél. 032/724 01 60. Me-di: 14-18 h. Jusqu'au 17 mars.