Sur la base d'un article conçu et rédigé par Alberto Giacometti pour le mensuel d'Albert Skira Labyrinthe en 1945, le Cabinet des estampes de Genève réunit un choix d'estampes de Jacques Callot, Francisco de Goya et Théodore Géricault, sur le thème des horreurs de la guerre. Labyrinthe, publié à Genève, prenait un peu la suite de la revue Minotaure. «Avant la guerre, dira Skira, j'avais publié Minotaure; en référence au problème du labyrinthe à résoudre par Thésée. Mais, en réalité, nous espérions trouver aussi une issue au labyrinthe de l'esprit où nous errions désespérément depuis le début de la guerre.» Le texte de Giacometti en question figurait sur la même page qu'un article de Jean Starobinski.

Le mal et ses spectres

Cette page forme un peu le frontispice de l'exposition. Le sculpteur s'y interroge sur l'étroite, et un peu étrange, parenté entre les univers respectifs des trois peintres et graveurs. Soit l'univers ordonné de Callot (1592-1635), dont le regard éloigné qu'il porte sur les places et les cités n'en est pas moins aigu, aiguisé: il faut presque une loupe (et le Cabinet des estampes la fournit) pour se rapprocher des foules décrites avec une grande précision. Foules qui s'entre-tuent, comme l'a relevé Giacometti, et dont les luttes, les actes de vengeance, font l'objet d'une profusion de détails. Une des vues les plus hallucinantes est une scène des Grandes Misères de la guerre, où un arbre porte, en guise de fruits cruels, autant de corps pendus.

Ensuite, le monde noir de Goya (1746-1828), balayé par les ailes du fantastique; Goya dont on découvre ici l'intégrale des Désastres de la guerre, où le mal se loge dans les visages cachés dans l'ombre, dans les postures suppliciées, dans la silhouette d'une enfant suivant le convoi mortuaire de sa mère. Ensuite, l'univers superbe de Géricault (1791-1824), avec ses portraits de chevaux, massifs et fiers, et la vision de ces mêmes animaux détruits par les conflits des hommes ou en proie aux appétits des fauves.

L'intérêt du rapprochement tient dans une réflexion sur le mal et son apparition, son obsession même, dans les arts dits «beaux». Il tient aussi dans une revalorisation du sujet, comme étant l'une des originalités de l'artiste, un élément essentiel de son style. Callot, Goya et Géricault s'appesantissent sur les malheurs des hommes, et causés par les hommes, sans pour autant en négliger le côté grotesque, afin d'aller jusqu'aux confins de la barbarie, peut-être pour en épuiser les stocks.

Callot – Goya – Géricault/ Sur une proposition d'Alberto Giacometti. Cabinet des estampes (promenade du Pin 5, Genève, tél. 022/418 27 70). Ma-di 10-12 h et 14-18 h. Jusqu'au 22 mai.