La Suisse romande ne possède qu’un seul architecte vedette. Ce Lausannois de 65 ans, fils de Jean, architecte de premier plan lui aussi, s’appelle Bernard Tschumi. Il réside entre New York et Paris et vient de livrer au monde en général et à la Grèce en particulier le nouveau Musée de l’Acropole. Inauguration grand spectacle, parterre de chefs d’Etat, déclarations enflammées sur la civilisation hellénique à laquelle l’humanité doit tant. Investi d’une responsabilité considérable, chargé de construire face à l’éternel, il aurait pu produire un geste, ce fameux geste d’architecte qui irrite tant, qui fascine tant. Il n’en est rien. Ni formes acrobatiques, ni distorsions, ni étirements et aucun matériau extraordinaire non plus. Mais les ingrédients du XXe siècle, le béton et le verre, alliés au marbre de toujours. Pour un ouvrage autour duquel l’imaginaire national grec s’emporte sans limites, la plus grande sobriété.

Distant de 280 mètres du Parthénon, le nouveau Musée de l’Acropole s’élève au pied de la colline qui porte le monument, à l’opposé du quartier Pláka. Il occupe une surface 21 000 m2, dont deux tiers sont alloués aux expositions. En dépit de son volume, il s’insère en douceur dans le dédale des rues étroites de la vieille ville d’Athènes. «Il s’agit, explique l’architecte, d’un bâtiment en lévitation qui flotte sur une ruine.» Car non seulement il contient quantité de vestiges extraordinaires issus du site lui-même, dont les fragments de la fameuse frise du temple, mais encore il repose sur les restes d’un quartier des IVe-VIIe siècles. Pour préserver les fouilles archéologiques, il a fallu construire sur pilotis. Et puis, pour que l’on puisse les observer, Bernard Tschumi a été conduit à poser des sols en verre pointillés de noir qui évitent les vertiges et aussi les glissades… «J’ai rencontré sur ce chantier une somme incroyable de difficultés de tous ordres. Expérience aidant, j’ai réussi à les dépasser pour les utiliser à l’avantage du projet.»

Comme lorsqu’on gravit l’Acropole, l’évolution à l’intérieur du bâtiment se déroule par élévations successives et selon une subtile progression dans le temps. L’entrée en matière tient volontairement du spectacle avec sa rampe toute en transparences et reflets. S’y trouvent exposées des pièces issues de la centaine de sanctuaires dressés sur la colline et ses alentours, notamment ceux d’Esculape et de Dionysos. Offrandes votives adressées au dieu et autres fragments jusqu’ici entreposés dans l’ancien musée, dix fois plus petit que l’actuel, ou dans d’autres établissements d’Athènes.

Après ce lever de rideau, arrivée au premier étage dans une zone sereine, la merveilleuse Galerie archaïque peuplée de sculptures librement posées sur leur socle de marbre, sans vitrine, dans une forêt de colonnes. Ici, les amples et très purs vitrages, exempts de tout reflet vert, dont le bâtiment est revêtu produisent leur plus bel effet. Car, selon les heures du jour, la belle et précise lumière qui les traverse confère au marbre des statues un chatoiement du doré au rose infiniment doux et varié.

La visite se poursuit à l’étage intermédiaire qui comporte restaurant, boutique et librairie, lounge, centre multimédia et se prolonge d’une vaste terrasse avec vue imprenable sur l’Acropole mais aussi, au premier plan, sur quelques immeubles récents, particulièrement hideux. Le parcours aboutit au troisième étage, point culminant, légèrement plus élevé que les toits athéniens, dans la galerie où est exposée la frise du Parthénon. Si le bâtiment du musée obéit au tracé urbain, ce volume est placé, lui, selon une orientation est-ouest identique à celle du temple qui lui fait face. Rectangulaire et entouré de murs de verre, il a été construit dans les proportions de la frise qui mesure 160 mètres en tout.

Le bas-relief, chef-d’œuvre de la Grèce classique probablement sculpté sous la direction de Phidias, court en hauteur le long des parois de la galerie, blocs authentiques reconnaissables par la couleur jaunie complétés des moulages blancs offerts par l’Angleterre. S’y ajoutent des éléments de frontons et de métopes, souvent reconstitués à partir de pièces dispersées, un torse encore à Londres mais les épaules à Athènes…

Aussi simple à l’extérieur que finement pensé à l’intérieur, le musée voulu par Bernard Tschumi mise exclusivement sur l’architecture et la lumière naturelle qui le traverse de part en part pour une présentation optimale des œuvres exposées, sans autres artefacts. D’ailleurs, remarque-t-il, «la forme en elle-même ne m’intéresse pas, elle ne constitue pas le point de départ, mais le résultat d’une recherche de cohérence. Ici, il fallait concilier un lieu surchargé d’histoire et de symboles, des collections d’une richesse et d’une diversité incomparables, un site extrêmement occupé, ainsi que des enjeux culturels, sociaux et politiques multiples.» Huit ans ont passé, non exempts de difficultés et de suspense, jusqu’à y parvenir. Bernard Tschumi reçoit la nouvelle que son projet est lauréat du concours pour le Musée de l’Acropole le 11 septembre 2001. Le jour n’est certes pas aux célébrations. En Grèce, du premier coup de pioche donné en septembre 2003 à ce jour, les débats autour de cet ouvrage, qui aura coûté quelque 130 millions d’eu­ros, n’ont cessé de faire rage. L’architecte, fort d’une bonne complicité avec l’archéologue, Dimitrios Pandermalis, patron du musée, a su s’y soustraire. Comme il se tient à l’écart des polémiques autour des fragments de la frise du Parthénon détenue par le British Museum. Comme il tente de conserver une distance ironique à l’égard de la célébrité redoublée que cette réalisation hors du commun lui vaut.

4000 pièces dont 300 parmi les plus célèbres, les plus familières, que possède la Grèce se trouvent désormais dans le nouveau musée. Utilement éclairées mais sans instance didactique par des maquettes et des moulages reconstitutifs, mises en valeur sans emphase ni surcharge visuelle, bénéficiant d’espaces généreux, elles gagnent une fraîcheur renouvelée. Prêtes à émerveiller les deux millions de visiteurs attendus chaque année.