Le tube, cette rareté au théâtre

Au théâtre, les spectacles passent comme les nuages. Ils laissent des traces, parfois. Certains pourtant revivent, rappelés à la lumière par des artistes soucieux de transmettre le flambeau, ravivés aussi par le désir d’un nouveau public avide de goûter à un plaisir qu’il pensait ne jamais connaître. Ces créations-là, qui n’ont plus rien d’éphémère, on les appellera des tubes. Montée une première fois en 1993, ressuscitée encore ce printemps, La Visite de la vieille dame d’Omar Porras relève de cette catégorie. Plus de 100 000 spectateurs, de Genève à Paris, de Lausanne à Caracas, l’ont applaudie jusqu’à aujourd’hui. Dans le domaine des arts vivants, ce chiffre frappe.

Reprendre une pièce, c’est donner au spectacle, par nature périssable, un autre statut, celui de partition. «Si je reprends La Visite, c’est parce qu’elle relève du patrimoine vivant, explique Omar Porras. Il y a le texte de Dürrenmatt, notre esthétique et l’histoire de la compagnie. J’ai demandé à l’actrice Jeanne Pasquier de noter dans un cahier tous les mouvements, tout ce que je fais par exemple dans le rôle de Clara Zahanassian. Parce qu’on ne sait jamais. Nous procédons à un relevé photographique de tous les accessoires et manœuvres en coulisses, etc.»

L’exemple vient de loin. Au Berliner Ensemble, à l’époque de Bertolt Brecht et de son épouse Helene Weigel, les assistants consignent les mises en scène dans des cahiers – les fameux Modellbücher. L’Italien Giorgio Strehler, lui, est peut-être l’artiste qui a poussé le plus loin le principe du tube. Il a 26 ans en 1947, année où il fonde à Milan le Piccolo Teatro et où il monte Arlequin, serviteur de deux maîtres avec Marcello Moretti dans le rôle-titre. Celui-ci enchante sous les losanges de la farce pendant quinze ans. Au début des années 1960, il transmet le sortilège à sa doublure Ferruccio Soleri. L’acteur passe alors comme un pacte avec le personnage. Il l’honorera pendant près d’un demi-siècle, soit plus de 2000 représentations, de Tokyo à New York, de Paris à Lausanne. Au journal Libération qui lui demande en 1998 s’il lui arrive d’être fatigué, il répond ceci: «Non. J’ai un cadeau de la nature. J’ai toujours dormi entre dix et onze heures. Mais je suis aussi capable de dormir en coulisses et entre deux scènes. On me dit: «C’est à toi», et la réplique vient tout de suite. Mais si ce n’est pas à moi, je me fâche: «Laisse-moi dormir.» Je ne suis entré qu’une seule fois en retard. C’était parce que je parlais avec des copains.»

Autre tube magistral, L’Oiseau vert. En 1982, Benno Besson prend la tête de la Comédie de Genève et signe une mise en scène enchanteresse de la pièce de Gozzi. Le public afflue, euphorique, les scènes européennes s’arrachent la production. «Besson était habitué à ce genre de succès au long cours, se rappelle Philippe Macasdar, qui était son assistant à l’époque. Mais il se méfiait des reprises, quand elles étaient le fait d’assistants qui n’avaient pas toujours vu la création. Il n’empêche que L’Oiseau vert a cessé de tourner en 1986, malgré l’afflux de demandes. Les autorités genevoises ne voulaient pas soutenir ce type d’entreprise. Elles ont rappelé à Besson qu’il avait d’abord été engagé pour Genève.» A l’aune d’aujourd’hui, un tel discours frise l’hérésie.