Pourquoi donc distribuer Sangue del mio sangue, film mineur de Marco Bellocchio, après avoir laissé filer les majeurs Vincere et La Belle endormie? Les voies de la distribution helvétique sont décidément impénétrables. Mais on peut se réjouir, tant il est vrai que n’importe quel opus d’un tel cinéaste déclasse encore l’essentiel de l’offre sur nos écrans. Affaire d’exigence formelle et de liberté de création, mais aussi d’oeuvre globale en construction.

Constitué de deux volets successifs, s’ouvre au XVIIe siècle sur l’arrivée au couvent de Bobbio de Federico Mai (Pier Giorgio Bellocchio), homme d’armes venu venger son frère jumeau Fabrizio, un prêtre qui s’est suicidé après une liaison avec une nonne, sœur Benedetta. Une sorcière? Son procès est en cours et à son tour, Federico se sent irrésistiblement attiré… Puis, de nos jours, Federico Mai est un inspecteur des impôts accompagné d’un hypothétique client russe qui frappe à la porte du même couvent, à l’abandon après avoir été transformé en prison. Il le découvre habité par un mystérieux comte (Roberto Herlitzka) qui ne sort que la nuit. Un vampire? Mais le soi-disant inspecteur qui a mis toute la ville en émoi n’est lui-même qu’un escroc…

Bancal, mais passionnant

Des deux parties, c’est la première qui séduit le plus, avec son héros fiévreux tiraillé entre haine et désir, sa «tentatrice» qui résiste aux ordalies (épreuves de l’eau, des larmes et du feu) pour se retrouver emmurée vivante par des religieux terrifiés par le féminin. Rigueur et concision, pulsions et révolte: Bellocchio, qui retravaille là la matière de La Sorcière (La visione del sabba, 1988), est dans son élément. La satire et le grotesque de la deuxième partie n’en paraissent malheureusement que plus hésitants. Son chef opérateur Daniele Ciprì passe à des couleurs plus criardes, la musique du génial Carlo Crivelli connaît des flottements, certains comédiens cabotinent. Mais l’épisode n’en regorge pas moins d’idées amusantes et d’images fulgurantes.

Heureusement, le final qui réunit les deux histoires par-delà le temps est de toute beauté. Plus que jamais, Bellocchio y prend le parti de la jeunesse, de sa vitalité et de sa pureté, contre les puissants et les tièdes, les tricheurs et les corrompus. Le montage final est limpide, ponctué par la reprise du tube de Metallica «Nothing else matters» par les Belges de Scala et Kolacny Brothers et l’arrivée à l’aube d’une flotte de véhicules de police lourde de sens. Même bancal, ce Sangue del mio sangue reste donc passionnant, avec quelque chose d’un début de récapitulation de toute l’oeuvre, plus essentielle que jamais.

*** Sangue del mio sangue, de Marco Bellocchio (Italie-France-Suisse 2015) avec Pier Giorgio Bellocchio, Lidiya Liberman, Fausto Russo Alesi, Roberto Herlitzka, Alba Rohrwacher, Federica Fracassi, Toni Bertorelli, Filippo Timi, Ivan Franek. 1h47