Tremblement de terre sur le Lido. Désormais, à côté du Lion d'or et des autres prix habituels, la Mostra de Venise décernera encore un Lion de l'année et un Lion de l'avenir, choisis par des jurys ad hoc! Ainsi en a décidé Alberto Barbera, directeur de la manifestation depuis 1999, au risque de brouiller la clarté du palmarès. L'an dernier, cela aurait pu donner: Lion d'or au Cercle de Jafar Panahi, Lion de l'année à La Ville est tranquille de Robert Guédiguian, meilleur film de la section Cinéastes du présent, et Lion de l'avenir à O Fantasma de Joao Pedro Rodrigues, meilleur premier long métrage d'un jeune cinéaste. Perçue comme l'antichambre de la compétition, la section Cinéaste du présent devient compétitive tandis que le Lion de l'avenir apparaît comme la réplique vénitienne de la Caméra d'or cannoise. Surenchère pour repousser la menace de Locarno et s'assurer du premier choix dans les films de la rentrée? Barbera s'en cache à peine, lorsqu'il justifie son initiative par un souci «de garantir à tous les films la même exposition». En effet, l'astuce a peu de chances de changer les habitudes d'une presse dépassée par l'embarras du choix. Mais elle a le mérite de souligner la qualité des «viennent ensuite», pas toujours recalés pour des raisons très nettes…

Quoi qu'il en soit, Venise renforce son statut de deuxième grand rendez-vous cinéphile de l'année après Cannes. Ensemble, ils déterminent la distribution de films d'art et essai pour l'année qui suit (ces jours-ci sortent en Suisse romande Before Night Falls de Julian Schnabel et The Goddess of 1967 de Clara Law, deux primés de l'an dernier). Fidèle à sa réputation, la sélection de cette 58e édition propose moins de cinéastes vedettes qu'à Cannes mais beaucoup de valeurs sûres et la possibilité de véritables découvertes. Plus, hors concours, quelques films grand public pour amener un peu d'ambiance sur le Lido. Avec Nanni Moretti président du jury (triomphe cannois oblige), un Lion d'or de carrière à Eric Rohmer (à l'occasion de L'Anglaise et le duc), le Woody Allen annuel (The Curse of the Jade Scorpion), et une rétrospective Andrzej Munk (météore polonais disparu en 1961), on ne pourra en tout cas pas dire que Venise fait des concessions au ciné-business.

La nouvelle donne signifie-t-elle qu'il faut désormais accorder une importance égale à 41 films au lieu de 20? A défaut de pouvoir aligner tous les titres, on peut faire les comptes: avec 24 films, l'Europe se taille la part du lion (à défaut de l'avoir déjà gagné), tandis que l'Asie présente dix films et l'Amérique sept, dont seulement trois des Etats-Unis. Malgré l'absence de l'Afrique, de l'Australie et… de la Suisse, la mission d'Alberto Barbera paraît claire: contrecarrer la mainmise de Hollywood sur le cinéma mondial en donnant un coup de pouce à tout ce qui risque de passer injustement inaperçu.

Parmi les ténors, on retrouve le Roumain Lucian Pintilié (L'Après-midi d'un tortionnaire), l'Anglais Ken Loach (The Navigators), les Français André Téchiné (Loin) et Philippe Garrel (Sauvage innocence), le Serbe Goran Paskaljevic (How Harry Became a Tree) et l'Israélien Amos Gitaï (Eden), rejoints dans Cinéastes du présent par l'Allemand Werner Herzog (Invincible), le Français Jacques Rozier (Fifi Martingale) et l'Italien Giuseppe Bertolucci (L'Amore probabilmente). Mais des grands espoirs comme le Brésilien Walter Salles (Abril despedaçado), l'Espagnol Alejandro Amenabar (The Others) ou le Coréen Kim Ki-Duk (Adresse inconnue) seront également à surveiller de près, de même que les indépendants américains: avec Bully, l'ex-photographe Larry Clark (Kids) explore la violence des adolescents tandis que Waking Life de Richard Linklater (Slackers, Before Sunrise) serait une expérience unique de film d'animation philosophique. Hors concours, le film d'ouverture Dust de Milcho Manchevski (Lion d'Or 1994 avec Before the Rain), A.I. de Steven Spielberg, Heist de David Mamet, Ghosts of Mars de John Carpenter, Silence… on tourne! de Youssef Chahine ou la Tosca de Benoît Jacquot pourraient également valoir de bonnes surprises à condition que l'horaire permette de les découvrir – un problème partagé par la Semaine de la critique (premiers longs métrages) et la section expérimentale Nouveaux territoires. Variée mais pointue, cette 58e Mostra s'annonce à la hauteur de sa réputation.