Vendu dans quarante pays! Rien qu'en Allemagne et en Autriche il vient de dépasser la barre de 250000 entrées. Vitus n'en finit pas de plaire. Au-delà du sacre de Fredi M. Murer (lire Samedi Culturel du 24.02.07), il doit y avoir un autre Suisse aux anges: le producteur du film. Qui est-il? Quels sont ses projets? Visite guidée de Hugofilm, sa boîte de production à Zurich.

Depuis la rue, on découvre l'enseigne écrite à l'aide de grosses lettres de jeux pour enfants. L'ambiance est à la décontraction. Christian Davi, 39 ans, est un des trois patrons de la boîte. Cet homme est le seul cinéaste au monde à avoir fait l'école de cinéma qui porte son nom, le DAVI, à l'époque où le département cinéma de l'ECAL, l'Ecole cantonale d'art de Lausanne, s'appelait encore ainsi. La visite démarre. On tombe sur une tapisserie aux couleurs étranges. «C'est notre troisième pilier, rigole Christian Davi. Il s'agit d'une œuvre de Pipilotti. Si tous nos projets coulent, on vend la tapisserie...»

Un lieu unique

Minute: que vient faire Pipilotti Rist là-dedans? Il faut savoir que la maison abritant Hugofilm est un lieu unique en Suisse, une sorte de Factory à la zurichoise. On y trouve l'atelier de la célèbre vidéaste, celui de deux autres plasticiens, Andres Lutz et Anders Guggisberg, ainsi que Zentralton, un studio d'enregistrement. Par ailleurs, l'écrivain Peter Weber y a longtemps loué un espace pour écrire et écouter du jazz.

«Au départ, résume Christian Davi, il s'agit d'un collectif de cinéastes, chefs opérateurs, artistes qui voulaient partager des locaux et des machines pour réaliser leurs propres projets.» En 1998, durant la préparation d'Expo.02, Hugofilm reçoit beaucoup de commandes d'entreprises impliquées dans la manifestation. Les jeunes cinéastes ont vite compris que la production était un domaine à maîtriser.

Première coproduction importante: Die Regierung, documentaire très touchant réalisé par Christian Davi sur un groupe de musiciens handicapés mentaux vivant dans une ferme du Toggenburg. Die Regierung reçoit le Prix du meilleur documentaire à Soleure, en 1999. Dès lors, misant sur cette crédibilité, Hugofilm enchaîne les documentaires: Krokus,Jo Siffert et Ma famille africaine, leur premier succès international, vendu dans sept pays.

Dialogue entre générations

Suite de la visite. Dans un coin d'une vaste pièce sont exposés les trophées internationaux récoltés par Vitus. Du moins, une petite partie: ceux que le cinéaste n'a pas encore ramenés chez lui. Au fait, comment s'est passée la rencontre avec Fredi Murer? Elle a lieu en 2003, durant le tournage de Downtown Switzerland, un film collectif. Le courant passe à merveille entre Murer et Davi. A tel point que Murer toque bientôt à la porte de Hugofilm, en proposant de produire son prochain long métrage: Vitus. Un vieux maître priant des jeunes de bosser avec lui? «Même si Hugofilm n'avait encore jamais produit de fiction, raconte le producteur, Fredi nous a fait confiance. C'était même l'idée du projet, puisque l'histoire parle du dialogue entre les générations. On y a vu une cohérence immédiate.»

Le budget grimpe à plus de 3 millions de francs. Les risques financiers sont énormes. «J'ai vu Lost in la Mancha [le documentaire sur le fiasco espagnol de Terry Gilliam, ndlr] le jour avant le début de notre tournage, confie Christian Davi. Pas une bonne idée, je crois...» Le tournage se passe sans problème, et le film, présenté au festival de Berlin en janvier 2006, intéresse tout de suite beaucoup de monde. Mais produire un film et l'exploiter sont deux métiers différents. Hugofilm confie le destin de Vitus à un gros bonnet: Media Luna, une compagnie internationale, chargée de vendre les droits d'exploitation à l'étranger. Media Luna accomplit un superbe boulot. Vitus sera même acheté par le géant Sony Classics. Inouï pour un film suisse. Un peu comme si FC Tolochenaz gagnait la Coupe du monde de football...

Un an plus tard, l'argent commence à rentrer. Que fera Hugofilm avec cette manne? Il remboursera les dettes... «En Suisse, il y a sûrement des moyens plus intelligents de gagner de l'argent qu'en étant producteur de films», résume Christian Davi.

Pourtant, Hugofilm reste optimiste. Leurs cartons débordent de projets: un documentaire sur Jean Tinguely et un autre se déroulant en Inde, dans le plus grand bidonville d'Asie. Il travaille aussi sur le prochain film de François Bovy (auteur de Mélodias), qui se tournera au Mexique. Et surtout Pepperminta, réalisé par Pipilotti Rist. La reine du court métrage artistique a décidé de se lancer dans une fiction expérimentale de 80 minutes. D'un lieu unique ne peuvent sortir que des œuvres uniques.