Caractères

Des vivants et des morts

CHRONIQUE. De l’effet régénérant du commerce avec l’au-delà, en quelques livres

La lecture du Journal d’un amateur de fantômes distille une énergie résolument printanière. Converser avec les morts est une activité très revigorante, se dit-on en tournant les pages. Daniel Sangsue y tient la chronique flâneuse et joueuse de sa chasse aux revenants en notant les lectures, les films, les séries télévisées, les expositions qui s’offrent sur sa route et qui abordent, de près ou de loin, le vaste continent des spectres. Il collectionne aussi les histoires de fantômes que des amis, des connaissances ou des inconnus lui racontent.

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L’effet régénérant du commerce avec l’au-delà est sans doute proportionnel à l’occultation dont souffrent les défunts aujourd’hui. Refoulée, «la mort ressurgit dès lors en névrose ou en folie, l’homme privé de finitude cesse d’être le sujet actif de son histoire. Car c’est la mort qui permet la naissance, transforme la vie en histoire consciente, c’est la mort qui instaure la liberté», comme l’écrit Jean Ziegler dans Les vivants et les morts (Points Seuil).

Plus intime

Ce passage entre les morts et les vivants, Guy de Pourtalès, cité par Daniel Sangsue, l’évoque dans son propre Journal (tome I), à propos de l’inhumation de son père, au cimetière de Mies: «Et, dès cet instant, le mort devint vivant en moi. Dès ce jour, il ne s’en est pas écoulé un seul que je n’aie pensé à lui. Cette continuité des morts en nous, comme elle est réelle, comme elle nous lie et nous contraint! Comme elle établit entre eux et nous des rapports autrement plus intimes que ceux qui furent les nôtres de leur vivant!»

L’écriture a toujours été un moyen de maintenir le contact entre les mondes. Ainsi Sami Tchak, l’auteur de Place des Fêtes (Gallimard, 2001) et du Paradis des chiots (Mercure de France, Prix Ahmadou-Kourouma 2006) livre aujourd’hui les paroles de son père, décédé en 2003. Ainsi parlait mon père (JC Lattès) est le recueil des leçons que ce père forgeron enseignait à son fils. Né au Togo en 1960, Sami Tchak a obtenu une licence de philosophie à l’Université de Lomé avant de terminer un doctorat en sociologie à l’Université Paris-V. Mais c’est dans la forge paternelle qu’a commencé son instruction. Son père, boiteux, unique forgeron du village, s’appelait Métchéri Salifou Tcha-Koura.

Paroles dérisoires

Jour après jour, le fils brillant à l’école, premier de la famille à pouvoir suivre des cours, écoutait son père, tandis que le fer rougeoyait. «J’entends encore, j’entends toujours sa voix, je perçois ses mots, je les perçois toujours», écrit Sami Tchak en préambule. Pour donner envie de lire les paroles de ce père, voici celles qu’il répétait à son fils et qui ouvrent le recueil: «Mon fils, dans tout ce que nous disons, il y a des paroles dérisoires, voire ridicules. Mais le peu de paroles qui, de tout ce que nous disons, a réellement du sens, ce sont les paroles aussi vieilles que l’homme, celles qui étaient d’hier, sont d’aujourd’hui et seront de demain, à la fois d’ici et d’ailleurs. Je ne sais si je me fais comprendre, mais, de moi, ne retiens que ce qui ne peut m’appartenir.»

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