Friedrich August von Hayek. Essais de philosophie, de sciences politiques et d'économie. Trad. de Christophe Piton. Les Belles Lettres, 528 p.

Friedrich August von Hayek a dû se gondoler lorsqu'il vit s'écrouler, trois ans avant sa mort, le Mur de Berlin. Car cet économiste autrichien était un fanatique du marché. Un pur, un dur, un vrai. Que ce soit dans sa théorie des crises, qui lui valut le Prix Nobel en 1974 (un prix qu'il dut toutefois œcuméniquement partager avec son grand rival idéologique Gunnar Myrdal, le socialiste suédois), ou dans ses pamphlets politiques qui fleurent bon la guerre froide (La Présomption fatale - c'était celle du socialisme); que ce soit dans sa théorie de la société (les trois volumes de Droit, législation et liberté) ou dans ses premiers travaux de psychologie fondamentale, tout concourait chez lui, par quelque bout qu'on le prenne, à défendre le marché, et à combattre l'État dans sa forme moderne. Les néolibéraux d'aujourd'hui ne s'y trompent pas, qui en font leur prophète, du haut de leur temple, au Mont-Pèlerin (une société que Hayek a fondée en 1947), bastion imperturbable de la pensée du libre marché.

Ce libéral économique extrême, mais philosophe dilettante, nous a donc légué une œuvre de part en part idéologique - la symétrique inverse, mais intellectuellement plus arrogante, de l'idéologie qu'il pourfendait. On peut s'en convaincre à nouveau avec la parution en français d'un gros volume regroupant une trentaine de textes parus entre 1944 et 1967, dans sa période de plus grande productivité intellectuelle. On apprendra ainsi, dans ces Essais de philosophie, de science politique et d'économie, que l'expression «justice sociale» est dépourvue de sens; et que toute attention prêtée aux «aspects sociaux» (toujours entre guillemets, comme pour ne pas se salir) représente une entrave à «l'apparition de véritables principes d'éthique politique».

Qui n'est pas familier de la rhétorique de Hayek pourrait s'étonner de tels jugements. Mais tout est dit lorsque résonne au milieu de ces essais la clé de sa conviction: «En réalité, entretenir les forces spontanées est la seule chose qui rende service à la société [...] et qui contribue au renforcement des forces créatives du processus social.» Voilà la grande affaire: la société (identifiée au marché) doit croître spontanément, c'est-à-dire sans qu'on lui impose des buts déterminés. C'est à elle qu'il faut rendre service, non à ses membres. A chaque fois qu'on fixe un objectif explicite (un salaire minimal, une politique de redistribution, etc.), on se substitue à l'ordre spontané, qui, d'une certaine manière, sait toujours mieux que nous ce qu'il faut vouloir. Hayek le dit explicitement: un authentique ordre de marché ne peut ni ne doit opérer selon des critères de distribution de justice, car il est juste lui-même.

Cette défense aveugle d'un ordre spontané aveugle aux acteurs sociaux repose chez Hayek sur une théorie de l'esprit et de la connaissance: comme les individus ne disposent jamais de toutes les informations nécessaires à leur choix, comme ils se meuvent nécessairement dans l'incertitude, il est absurde de vouloir fixer à la société des objectifs déterminés qui font comme si l'on savait tout, et qui en quelque sorte verrouillent le développement spontané de la société et de ses connaissances infiniment dispersées. C'est pourquoi les seules règles légitimes ne peuvent être que générales et abstraites, comme celles du marché, qui laissent toute liberté aux acteurs. Un chômeur devient ainsi quelqu'un qui a mal géré son stock d'informations, et qui n'a pas su anticiper une évolution que le marché aurait pu lui dire...

Mais encore une fois, cet économiste de renom était un piètre philosophe. Alors que tout repose chez lui sur une théorie des règles, il ne s'est jamais donné la peine d'en donner une analyse serrée et nuancée. Il est toujours resté enfermé dans une logique binaire et superficielle opposant l'ordre spontané, gouverné par des règles générales et abstraites comme celles qui gouvernent le marché, et la société constructiviste, socialiste, gouvernée par des règles décrétées, imposant des objectifs définis et concrets, qui sont la négation même de la vraie société. C'est soit l'un, soit l'autre, soit bien, soit mal, soit libre, soit socialiste. Quelle que soit chez Hayek la sophistication de ces alternatives, elles restent la marque d'un esprit libéral dans sa lettre, mais fanatique dans son esprit.