Bahia est une militante de gauche qui a choisi un combat pour le moins inhabituel: elle couche avec tous ceux qu’elle pense de droite pour les faire changer de bord. Arthur Martin est un adepte du risque zéro: il combat les épidémies de type grippe aviaire en appelant la population à la plus grande prudence. Leur rencontre, à la veille d’un choix présidentiel qui oppose, en avril 2002, Jacques Chirac à Jean-Marie Le Pen (aux dépens de Lionel Jospin), c’est la rencontre de nitro et glycérine: autrement dit un couple explosif pour l’une des comédies les plus drôles de l’histoire du cinéma français.

D’où l’envie irrépressible, après son buzz à la Semaine de la critique à Cannes en mai, d’aller à la rencontre d’un auteur comme on n’en voit pas naître tous les jours: Michel Leclerc, réalisateur et coscénariste (avec sa compagne Baya Kasmi), du «Nom des gens». Leclerc, né en 1965, est un pur autodidacte. Auteur d’un seul long métrage auparavant, l’inédit «Je n’invente rien» avec Kad Merad en 2006, et scénariste de «La Tête de maman» en 2007 (réalisé par Anne Tardieu), il avait «vaguement fait une fac de cinéma» et surtout réalisé une dizaine de courts métrages. Monteur à la télévision, il avait également créé des concepts télévisuels plus ou moins anarchistes comme «Télébocal» ou les chroniques diffusées sur Canal Plus autour des «objets qui nous font chier» (le dentifrice à rayures de couleurs différentes, etc.) et autres absurdités («D’où vient le plaisir de se percer des boutons d’acné?»). Un esprit plutôt proche de Benoît Delépine et Gustave Kervern, les auteurs de «Louise-Michel» et «Mammuth», également garnements du Groland de Canal Plus. «J’avais posé ma candidature pour le Groland, raconte Michel Leclerc, mais je m’étais fait jeter.» Sans rancune: avec «Mammuth», son «Nom des gens» est l’une des meilleures comédies de l’année. Le Temps: Alors qu’il n’apparaît que deux minutes dans votre film, Lionel Jospin a accepté de venir en faire la promotion à Cannes. Quel souvenir en gardez-vous? Michel Leclerc: Un super-souvenir! Surtout l’arrivée dans la salle avec Jospin. Avant la projection déjà, on a marché un peu et les gens se battaient comme s’ils avaient à faire à George Clooney. Ce qui était quand même assez cocasse. Jospin, je crois qu’il y a pris du plaisir. II était venu à la demande des gens de la Semaine de la critique et ça l’a amusé de jouer la star. – Il a dû regretter une nouvelle fois d’avoir échoué à la présidentielle 2002… Un de vos personnages dit qu’il aurait gagné s’il avait montré davantage son humour et son humanité. – Peut-être, mais je pense surtout que, en France particulièrement, les gens aiment bien ceux qui ratent. – Les Poulidor, les éternels seconds? – Oui. Le fait que Jospin n’ait pas réussi le rend encore plus populaire. Par ailleurs, je suis le premier à dire que, s’il n’est pas passé au second tour au profit de Le Pen, c’est en grande partie de sa faute. – Lionel Jospin était dans le script dès l’origine? – Tout à fait. Parce que, avec ma compagne et coscénariste Baya Kasmi, nous voulions parler du 21 avril 2002, le jour où nous sommes retrouvés avec Chirac et Le Pen, parce ça a quand même été un traumatisme pour beaucoup d’entre nous. Et puis, lorsque nous avons travaillé notre héros, Arthur Martin, nous nous sommes dit que c’était un mec un peu coincé, comprimé, mais en même temps rigoureux et qu’on imagine aussi intègre que puritain. Bref, des qualificatifs qu’on pouvait aussi bien appliquer à Jospin. On a donc fait d’Arthur un fan de Jospin, ce qui est en soi assez comique, parce que c’est rare. Du coup, nous ne pouvions plus imaginer un autre politicien. Si Jospin n’avait pas accepté d’apparaître dans le film, on aurait simplement gardé l’idée du fan de Jospin. – Et sa scène aurait disparu? – Absolument. On en aurait parlé sans le voir. – Le film vaut pour autre chose que sa seule apparition. – J’avais évidemment un peu peur que sa présence accapare l’attention. D’autant que cette idée n’était pas un coup publicitaire. C’est d’ailleurs lui qui, le premier, a dit: «Ce dont j’ai peur, c’est de tirer la couverture à moi et qu’on ne parle plus que de ma présence dans le film.» Et c’est un peu ce qui s’est passé à Cannes: «Le film avec Jospin». Heureusement, depuis que les gens assistent aux projections, plus personne n’en parle ainsi. – Avec «Mammuth» et «Potiche», votre film est sans doute le plus drôle de la comédie française récente. Comme si Nicolas Sarkozy était une muse pour les comiques. – J’ai remarqué en effet que Sarkozy, à force d’énerver tout le monde, décoince pas mal de gens. Il donne envie de faire de la politique, de parler politique, de se battre à nouveau pour des valeurs. – Cette atmosphère est-elle favorable à la production de comédies politiques ou de films politiques? – Nous avons commencé à écrire deux ans avant le tournage. Sarkozy était encore ministre de l’Intérieur. Mais la rumination de ces thèmes remonte à bien plus longtemps. Notre vrai déclic a été un prix du scénario qui nous a ensuite été très utile pour le montage financier du film: un certain nombre d’investisseurs ont eu confiance. Cela dit, ça reste un budget plutôt modeste. Car nous n’avons pas eu le soutien des chaînes hertziennes. Ni France 2, ni France 3, ni même Arte. Notamment parce que, comme quelqu’un de France 3 nous l’a dit: «Vous n’imaginez pas qu’on va diffuser ça à côté de Louis la Brocante?» Ils avaient, sur lecture du scénario, quelques craintes à propos de la vulgarité, par exemple. Mais c’est aussi bien sûr un film très politique et qui parle de tabous. Une fois sorti, si par bonheur le film marche, on verra si les télévisions l’achèteront. – Ont-elles peur d’une pression politique? – Je préfère ne pas rentrer là-dedans. Qui sait si le film n’a pas été refusé pour d’autres raisons aussi? Je ne veux surtout pas, et c’est un des sujets du film, faire la victime en disant: «Oh lala! On m’a censuré!» Je n’en sais rien.

– Vous avancez souvent Woody Allen et la comédie italienne comme références. Dès la première scène, on pense aussi au cinéma très corrosif que pratiquait Jean Yanne dans les années 70. – Tiens, je n’avais pas pensé à Jean Yanne. Mais vous avez raison. J’aime aussi beaucoup, même si ça ne paraît pas évident, François Truffaut, pour le romanesque et pour les personnages féminins qui mènent la danse. L’homme étant une espèce d’adolescent prolongé. Je suis fasciné par les provocateurs, mais je n’ai pas le courage d’en être un. Je suis en train de lire la biographie de Keith Richards et je suis totalement fasciné. Je suis beaucoup trop sérieux pour pouvoir aller dans les limites, mais il n’y a que ces gens-là qui m’intéressent vraiment. – Faire un film, surtout de cette nature, est une provocation. Qu’est-ce qui vous pousse à aller là où votre nature vous déconseille de vous aventurer? – J’ai vraiment été élevé dans les tabous, les non-dits et les secrets. Dans ces cas-là, on n’a ensuite qu’une envie: faire le contraire, dire les choses qu’il ne faut pas dire, se comporter comme il ne faudrait pas. Pendant très longtemps, le fait que je veuille devenir artiste n’était pas très accepté dans ma famille. Il y avait, inconsciemment, l’idée que j’allais aller en terrain dangereux. D’ailleurs, ils sont en train de s’apercevoir aujourd’hui que c’est très dangereux… – Pourquoi? – Parce que le film a une vraie dimension autobiographique. Et que… – je peux vous le dire parce qu’on est en Suisse – je dis des trucs qui choquent énormément dans ma famille. J’ai donc quelques problèmes en ce moment… – Ce qui est frappant, dans «Le Nom des gens», c’est le nombre de sujets tabous qui existent en France. – Nous sommes effectivement dans un moment où il faut faire attention à tout. D’où le personnage d’Arthur Martin. Et d’où, en contrepoint, la jeune Bahia qui n’est en fait rien d’autre qu’une incarnation soixante-huitarde: quelqu’un qui a envie d’aller au bout des choses, qui mêle le sexe à la politique. Et le film cherche à montrer qu’un comportement soixante-huitard est devenu, aujourd’hui, très choquant pour énormément de gens. Parce qu’il y a eu un retour de la norme. Sous couvert de politiquement correct, on n’a plus vraiment le droit de tout dire. Et je me méfie tout autant des types du genre Eric Zemmour qui deviennent les chantres de l’anti-politiquement correct. Il y a quand même des valeurs de gauche à défendre et je trouve bien de les faire entendre, pour une fois, à travers la voix de quelqu’un qui n’est pas mesuré: Bahia est excessive mais elle le sait. Elle se sait binaire et injuste quand elle dit que les gens de droite sont tous des fachos. Ce n’est évidemment pas vrai, mais ça fait du bien d’entendre quelqu’un qui le dit sans s’encombrer de demi-mesure. Si on veut agir sur les choses, il faut parfois être injuste. Mais ce n’est pas tellement dans l’air du temps. J’ai l’impression que tout le monde pèse tout le temps le pour et le contre. Idem pour la nudité dans le film: dans les comédies des années 70, il y avait toujours des gens à poil. Aujourd’hui, on est obsédés par le besoin de savoir si c’est bien utile. J’ai d’ailleurs eu beaucoup de mal à trouver une comédienne qui accepte le rôle de Bahia. Il fallait qu’elle accepte et surtout qu’elle comprenne, ce qui a été immédiatement le cas de Sara Forestier. Elle a compris tout de suite que l’exubérance du personnage éliminait tout érotisme. C’est du nu burlesque. Et il n’était pas possible d’y aller à moitié, sinon on perdait le personnage. Avec ma compagne, on a vraiment écrit à partir de nos obsessions. Des choses sur notre identité qui nous préoccupent tout le temps. On s’est aperçu assez vite que c’était une manière de nous payer nos propres têtes, mais aussi que, en parlant de nos vraies familles et en mettant nos quatre parents côte à côte, on obtiendrait un tableau assez complet de la France des cinquante dernières années. – Est-ce propre à votre couple, à votre avis? – Pas du tout! C’est le cas de tout le monde. Et c’est ce qui nous a convaincus que, en partant de notre propre vie, nous parlerions de tout le monde. Pourquoi sommes-nous si obsédés par certains sujets? L’identité, la Deuxième Guerre mondiale, l’immigration… Après les premières projections, je sais que ce qui tourne autour de ces sujets n’est pourtant pas le plus dérangeant pour beaucoup de spectateurs. Ce qui ne passe pas nécessairement très bien, c’est plutôt l’idée que nous sommes tous des bâtards ou, si vous voulez, l’hypothèse selon laquelle le métissage est le seul salut de l’humanité. Parce que je m’oppose à cette autre idée, trop répandue, qui prône que «se mélanger, c’est prendre le risque de disparaître». Je trouve ça complètement crétin. L’identité n’est pas réductible à un nom de famille ou à l’appartenance à un groupe quel qu’il soit. Chaque personne a une identité qui lui est propre et qui se distingue de celle des autres. Je ne vois pas d’où viendrait le risque de disparaître, à moins de se voir comme des moutons. – Y a-t-il, selon vous, une culture de gauche et une culture de droite? – Je pense que oui. Dans la comédie, par exemple, il existe un humour de droite. – Pensez-vous à Christian Clavier? – On l’associe à ça, évidemment. Mais il s’agit, plus largement, d’une certaine forme de poujadisme, de méchanceté et d’une glorification de l’argent. Face à ça, il y a donc, forcément, des comédies de gauche. Je ne suis pas du tout partisan du discours actuel qui veut que tout est dans tout, et que la gauche et la droite, c’est pareil. Mon film est de gauche, et je le revendique, tout en précisant que la question qui fait le plus rire, lors des projections, c’est: «Comment être de gauche en 2010?» Du coup, beaucoup de gens viennent me voir en disant: «Je suis de droite, mais je me suis quand même bien marré.» C’est une grande satisfaction parce que je ne voulais pas être sectaire. Et Jacques Gamblin davantage encore que moi. Je ne connais pas ses convictions politiques, mais il avait très peur que le film soit sectaire. Il a beaucoup insisté pour glisser la réplique: «Mais, tu sais, ce n’est pas si simple: il y a des fachos de gauche et des gens de droite très bien.» Et il a eu raison. Ne pas être sectaire, donc, mais en remettant, grâce au personnage de Bahia, les pendules à l’heure: les valeurs de gauche ne sont pas les valeurs de droite. Quelqu’un comme Bernard Kouchner s’est complètement décrédibilisé en n’ayant pas réaffirmé certaines valeurs de gauche de temps en temps. Un des propos du film, c’est de dire qu’on peut très bien s’appeler Greenberg et ne pas être juif. On peut porter un nom maghrébin et ne pas être musulman. On peut être un immigré et ne pas être un criminel. Il faut arrêter de catégoriser les gens. Et même si ça paraît évident à dire, c’est pourtant une atteinte à la liberté individuelle qui est commise tous les jours. Quand Sarko parle des gens d’«origine maghrébine», il sous-entend systématiquement qu’il y a 5 millions de musulmans en France. Stop! A chacun de dire et surtout de vivre ce qu’il est. – Dans votre film, le personnage le plus anti-Français, la mère de Baya, est aussi la seule Française de souche. – Absolument. Je ne sais pas si les Suisses sont pareils avec eux-mêmes, mais c’est très français, quelque part, d’être anti-Français, d’être dans l’autodénigrement et de dire: «La France, c’est tous des collabos, des fachos, des colonisateurs, des capitalistes qui ne pensent qu’au fric!» Si bien que l’argument sarkozyste, voire lepéniste qui consiste à dire «La France, aimez-la ou quittez-la» n’a aucun sens, sans quoi beaucoup de Français dits de souche s’en iraient! Enormément de Français n’aiment pas cette France de la Marseillaise et ont une vision plus humaine des choses. – Êtes-vous un optimiste? – Oui… Non! J’espère que le film donne au moins la patate. Mais la dernière réplique, c’est quand même: «De qui notre bébé sera l’étranger?» Quoi qu’il arrive, on peut assez rapidement devenir l’étranger de quelqu’un. Ce qui rend les choses plus difficiles, c’est ce que Michel Rocard expliquait récemment: la télévision a tué la politique. Et c’est vrai qu’il n’est plus possible de développer un argumentaire. Le temps politique était le long terme et le temps médiatique étant le court terme, les initiatives politiques ne peuvent presque jamais aller au bout de leur idée. Faire de la politique aujourd’hui me paraît très difficile. Les personnes brillantes qui ne se plient pas au jeu ou ne savent pas le faire sont systématiquement exclues des débats.