Detroit, 2014. L’écrivain lausannois Alexandre Friederich y passe l’été. Avec son vélo. A pied, en bus. Fordetroit, le livre qui résulte de ce séjour en apnée, se lit dans un souffle. Ciselées, à vif, les pages récoltent des voix, des dialogues, des scènes quotidiennes, au vol, auprès de celles et ceux qui vivent dans ce puits d’oubli. On se pince souvent pendant la lecture, incrédule devant ce cauchemar à ciel ouvert qu’est devenue l’ancienne capitale de l’automobile après la crise de 2008.

Alexandre Friederich affirme encore ici son art du récit, son genre de prédilection. Né à Lausanne en 1965, longtemps Genevois, aujourd’hui Fribourgeois, il aime se rattacher à la tradition suisse romande de la déambulation littéraire, qui permet la rencontre et les divagations intérieures, l’observation in situ, l’immersion progressive. Ces petites formes, résolument étrangères à la pompe du roman, naissent dans le mouvement. En vélo, en avion. Après Trois Divagations sur le mont Arto (Héros-Limite, 2006), une quête de la forêt sur les routes de France dans Ogrorog (Prix Michel-Dentan 2011), après des vols réguliers dans EasyJet (Allia, 2014), c’est Detroit qui l’appelle. Et nous hante.

Qu’est-ce qui vous a attiré à Detroit?

Beaucoup de photos ont été faites sur Detroit, mais elles s’intéressent surtout aux bâtiments vides et peu aux gens. Je me suis dit que la littérature pouvait peut-être exprimer quelque chose de plus. J’étais aussi curieux de voir ce que le capitalisme pouvait créer comme conditions de vie quand il est mis en échec. Je voulais faire un voyage dans le temps: allons voir si ce qui se passe à Detroit n’annonce pas ce qui nous attend en Europe…

Qu’avez-vous ressenti en arrivant là-bas?

Un choc. Voir ces grandes perspectives, ces immenses avenues, sans voitures, sans piétons, cela crée un sentiment d’angoisse. Sur une avenue de dix kilomètres, vous croisez trois piétons. L’autre chose qui frappe, c’est l’accoutrement des gens. Ils ne s’habillent plus. Ils jettent des nippes sur eux. Les codes sociaux ont disparu. Avec le temps, on s’habitue, un peu.

Pouvez-vous nous décrire le plan de la ville?

Elle est adossée à la rivière Detroit, laquelle fait frontière avec le Canada. Quand on parle de Detroit, on ne parle pas de la zone métropolitaine mais d’un centre qui correspond grosso modo à Paris dans sa grande extension. Je n’en ai pas vu le bout, pour parler littérairement. Au centre vivent 95% de Noirs. La périphérie est majoritairement blanche. Au moment de la crise en 2008, tous les Blancs qui ont pu le faire ont quitté le centre.

La périphérie fonctionne?

Oui, tout à coup cela ressemble à une banlieue cossue de classe moyenne. Les gens ont un travail. Mais cela reste modeste. Quand la majorité n’a rien, on a vite beaucoup…

Le premier personnage qui surgit, c’est Eddy, un Noir, soûl, qui ne parvient plus à traverser la rue et qui s’écroule sur le trottoir.

Les rares boutiques que l’on trouve encore, ce sont des débits de boissons, des liquor shops, tenus majoritairement par des Grecs, avec vitres blindées et fusils bien en vue. Des gens vivent autour de ces liquor shops comme Eddy. Ils pratiquent le suicide par l’alcool. Ils mendient là, ils dorment là, ils meurent là.

Vous logez d’abord chez Robert et ensuite chez Travis, deux Blancs.

Robert a décidé de rester à Detroit. Travis a décidé de venir vivre là parce que l’on trouve des maisons à 1 dollar. Tous les deux croient dans la vocation de la ville à redevenir ce qu’elle était ou à devenir autre chose. Ils vivent avec 300 dollars par mois. Robert est travailleur social, il donne des cours à des Mexicains. Et il héberge toutes sortes de personnes dans la maison qu’il retape avec sa femme.

Quand vous lui demandez ce qu’il pense de la situation, il ne comprend pas votre question…

Le quotidien n’est pas facile. La routine va de soi pour nous. Eux se battent pour la préserver. Eddy tombe parce qu’il est alcoolisé. Robert se défend pour ne pas devenir Eddy. Avoir une vision globale sur la situation est un luxe. Travis fait pousser des légumes parmi les ruines. Ici, on l’appellerait un alternatif. Face à la fin qui est évidente pour tout le monde, Travis dit qu’il s’agit peut-être d’un début.


Le début de quoi?

D’un retour à une vie autarcique. Mais je n’ai jamais entendu Travis et ses amis employer le lexique que l’on entend ici chez les alternatifs: communauté, solidarité, permaculture, etc. Ils sont dans la pratique, pas dans la théorie.

Robert allume une lanterne devant sa maison. D’autres le font aussi.

Les rues autour de chez Robert ressemblent à une zone en guerre, à deux doigts de l’émeute une semaine sur deux. Ces lanternes témoignent de la continuité de la vie.

Et puis il y a ces incendies, partout…

Ce sont des incendies volontaires. Comme il ne reste que trois commissariats environ dans la zone urbaine de Detroit, un système privé et volontaire de défense des quartiers s’est mis en place, le Neighbourhood Watch. Quand une famille abandonne sa maison, elle la laisse en l’état. Il y a donc le risque que des drogués, des gangs viennent squatter et installent la terreur dans le quartier. Les voisins préfèrent mettre le feu pour écarter le risque.

Trois commissariats pour l’ensemble de Detroit?

Il n’y a plus d’argent pour payer les policiers. On n’en voit pratiquement pas. A cause de la faillite de la ville, les allocations sociales ne sont plus versées. Plus de cinquante pour cent de la population vivait de ces subsides. Il n’y a plus d’argent non plus pour les services publics. Les gens vivent rassemblés dans des îlots. Ils sont assez immobiles. La misère crée l’immobilité. Comme dans le tiers-monde. On est là où on est. Il n’y a pas de raisons de se déplacer puisqu’il n’y a pas de travail.

Vous avez titré votre livre «Fordetroit»: Detroit, c’était Henry Ford et Henry Ford, c’était Detroit?

Le modèle du capitalisme industriel, dont nous relevons encore même si nous sommes en train de changer de paradigme, est né à Detroit. Detroit a connu 90 ans de libéralisme. Or la faillite de la ville est liée au néolibéralisme, ce qui n’est pas la même chose.

Vous montrez comment les ruines de la ville racontent encore les années de gloire…

Les ouvriers affluaient du monde entier. Les théories d’Henry Ford ont fonctionné, l’argent était redistribué. Les ouvriers ont commencé à s’enrichir. Il y avait évidemment des très riches, des riches, mais personne n’était misérable et il y avait peu de pauvres. Et puis le modèle libéral a périclité pour différentes raisons. Arrive le néolibéralisme qui a fait de Detroit une société totalement divisée avec 5% de très riches et 95% de pauvres. Cette phase du capitalisme est délétère et conduit à la guerre. Je ne suis pas marxiste, mais il se pourrait bien que les théories de Marx fassent de nouveau parler d’elles.

Une image frappe. C’est celle du réseau de trams qu’Henry Ford avait fait recouvrir de bitume et qui aujourd’hui, faute d’entretien des rues, refait surface…

Henry Ford a inventé le lobbying. Tout le monde sait que Ford a augmenté ses employés pour qu’ils achètent des voitures, mais il a aussi fait autre chose, de très cynique: il a réussi à convaincre la ville de renoncer à ses transports publics à bas prix pour que les gens achètent toujours plus de voitures.

Cette ville qui disparaît ne semble pas être un sujet d’alarme aux Etats-Unis, ou alors cela ne vient pas jusqu’en Europe?

En Europe, on a tendance à vouloir sauver les situations lorsqu’elles s’effondrent. Aux Etats-Unis, non. Quand ça marche, tout le monde est content; quand ça ne marche pas, on abandonne tout. Le gouvernement a abandonné Detroit, la ville n’intéresse plus personne. Les images qui nous viennent des Etats-Unis sont principalement des images positives. Cela passe par le cinéma évidemment, par la cosmétique hollywoodienne contre laquelle je m’insurge. La réalité sur la condition des Noirs américains ne traverse pratiquement pas l’Atlantique.

Celles et ceux qui vivent à Detroit ont l’air d’y croire pourtant.

Beaucoup là-bas croient que la faillite actuelle n’est qu’une phase. L’aspect visible de cet optimisme, c’est que chacun met du sien pour désherber ou nettoyer un réverbère. Cela relève de l’élan patriotique et religieux. Je n’ai jamais vu autant d’églises qu’à Detroit.

Comment répondez-vous à votre question de départ? Est-ce que Detroit annonce ce que nous pourrions connaître en Europe? Les Etats-Unis ont une capacité de rebond que l’Europe n’a pas. Les Etats-Unis disposent d’espace, de ressources formidables, humaines et naturelles. Ils sont 300 millions d’habitants… Si le quart de ce qui arrive à Detroit nous tombe dessus, ce serait très grave ici. Je suis parti inquiet, je reviens très inquiet.