Philippe Besson. Les Jours fragiles. Julliard, 194 p.

Nicolle Rosen. Martha F. JC Lattès, 342 p.

Isabelle Rimbaud et Martha Freud n'ont pas grand-chose en commun, sinon d'avoir vécu dans l'ombre d'un génie. Rêver sur cet effacement, comprendre leur relation avec celui qui les a subjuguées, frère ou mari, voilà ce qui a tenté deux romanciers: Philippe Besson tient le journal fictif de la sœur du poète aux semelles de vent (né il y aura 150 ans en octobre); et Nicolle Rosen rédige les lettres imaginaires de la veuve du fondateur de la psychanalyse. L'un s'appuie sur la biographie de Rimbaud par Jean-Jacques Lefrère, parue chez Fayard en 2001, l'autre sur une vaste bibliographie commentée de Freud et son entourage – preuve qu'érudition et inspiration peuvent aller de pair.

Après Son Frère, porté à l'écran par Patrice Chéreau, et Un Garçon d'Italie l'an dernier, Philippe Besson poursuit son exploration des liens entre des êtres proches. Tout semble pourtant séparer la pieuse et prude Isabelle, «une fille réservée, une fille du dedans, disciplinée», de cet aîné rebelle qu'elle n'a pas vu depuis dix ans. Elle commence son journal dans les Ardennes au moment où Arthur est amputé à Marseille. C'est elle et non leur mère, enfermée dans un mutisme tenace, qui le soigne quand il revient dans la maison de Roche. Elle aussi qui l'accompagne à l'hôpital de Marseille où il meurt à 37 ans, en rêvant de repartir pour Aden.

Entre souffrances atroces et espoirs furieux, ce journal d'une agonie peint une famille divisée: un père fantôme (qui pèse peut-être davantage par son absence que l'omniprésente figure de la mère), deux sœurs prénommées Vitalie et mortes l'une à quelques mois, l'autre à 17 ans, un frère aîné banni par la mère… Au fil des jours, Isabelle évoque les fugues adolescentes d'Arthur, le coup de feu tiré par Verlaine, les manuscrits brûlés, la paralysie progressive et le bizarre désir de mariage de son frère, son obsession de revoir le jeune Djami, ses blasphèmes et son inattendue conversion, qu'elle tient pour «le plus grand bonheur que je puisse avoir en ce monde». Enfin le rapatriement de son corps et son enterrement sans cérémonie dans le caveau familial.

Rien dans ce portrait sensible qui ne soit conforme au peu qu'on sait d'Isabelle Rimbaud. L'autoportrait de Martha F., lui, tranche avec l'image de la femme soumise décrite par tous les biographes de Freud. Grâce à la psychanalyste Nicolle Rosen, qui lui donne enfin la parole, elle s'émancipe en se remémorant ses cinquante-trois années de vie commune avec Sigmund. Dans les lettres qu'elle écrit de Londres à une journaliste américaine, comme dans ses réflexions intermédiaires, Martha n'apparaît ni sotte ni bornée, bien au contraire.

Elle analyse finement le caractère de chacun de ses six enfants, ne cache pas son manque d'affection pour Anna (la préférée de son père, lequel a pratiqué après sa naissance la chasteté comme un moyen de contraception), ni sa détestation pour sa tyrannique belle-mère, ou sa complicité mêlée de jalousie avec sa sœur Minna, élue comme confidente par son «Sigi». Elle évoque les coups de foudre de ce dernier pour ses disciples, de Wilhelm Fliess à Carl-Gustav Jung, suivis de brouilles dès que son autorité est remise en cause; avec les femmes (de ses sœurs à Lou Andréas Salomé ou à la princesse Bonaparte), elle fait remarquer que la question même de la rivalité ne se pose pas.

Ce que Martha semble le plus regretter, c'est d'avoir renoncé à la religion de son enfance pour complaire à ce mari athée, qui entretenait un rapport violent avec le judaïsme. De même, elle ne comprend pas son aveuglement envers les nazis et ne lui pardonne pas d'avoir abandonné derrière lui, en partant pour l'Angleterre en 1938, ses quatre sœurs, qui mourront toutes en déportation. Réhabiliter Martha, c'est forcément donner de Sigmund une image moins flatteuse!

Extrait

«Car le temps de la confession est désormais venu. Voici qu'il commence à me dire l'indicible. Je ne peux pas m'y soustraire. Je dois affronter son aveuglante vérité. Je dois l'écouter. Et être dévastée.»

Les Jours fragiles, p. 96