hommage

Vladimir Dimitrijevic savait maîtriser le temps

Le fondateur de l’Age d’homme est décédé le 28 juin dernier. Georges Nivat, professeur honoraire de langue et littérature russes à l’Université de Genève, rend hommage à l’ami, au découvreur, au «brigand serbe», en qui la langue française mais aussi la russe, la polonaise, la serbe et la croate, l’italienne et l’anglaise ont trouvé un chantre d’exception

«Tout comme les médecins, le coucou se trompe. Aucun médecin ne peut prévoir le jour où un homme se fera écraser par un tramway.» Ainsi pense le savant ornithologue qui habite la maison d’angle de Une rue à Moscou, (Sivtsev Vrajek), dans le roman de Mikhaïl Ossorguine qu’aimait tant Vladimir Dimitrijevic, et qu’il fit connaître et aimer.

Le coucou russe, si on l’écoute bien, vous dira le nombre d’années qu’il vous reste à vivre. «Autant d’appels, autant d’années à vivre encore!» Le coucou de Vladimir s’est tu! Mais celui de l’Age d’Homme s’époumonera encore longtemps. Il chante et chantera encore pour cette caverne d’Ali Baba qu’est la maison de livres fondée, meublée, encombrée, refondée mille fois et tant chérie par le brigand serbe. Car il brigandait de par toute la littérature connue et inconnue, perdue et à redécouvrir de toute l’Europe, et des deux Amériques. En lui la langue française a trouvé un courtier, un orfèvre, un chantre comme elle en a eu peu. Le désintéressement étant le secret de cette maison d’édition aux quatre milliers de titres, mais aussi son talon d’Achille: les public relations n’étaient pas son fort!

La langue française n’est pas la seule qui devrait entonner un chant de reconnaissance! Que dire de la russe avec Ossorguine, et Rozanov, et Olecha, Mandelstam, et Vassili Rozanov, dont Les Feuilles tombées sont comme une redite marmonnée de tout ce que pensait Vladimir, et L ’Apocalypse de notre temps un écho de ses convictions les plus sombres. Et bien entendu les grandes voix de la résistance russe: Grossman et son petit évangile de la bonté au pays du goulag, Zinoviev et son redoutable sarcasme philosophique menant à la 25e heure, et encore tant d’autres. Il y a la polonaise avec Slowacki, et l’immense Reymont (Les Paysans!) avec le persifleur génial, le fétiche de Vladimir, le grand Witkiewicz (L’Inassouvissement, le théâtre complet!), la tchèque avec l’extraordinaire anthologie de la poésie baroque du XVIIIe siècle et le drolatique et prémonitoire Capek, la serbe et croate avec Ivo Andric ou Crnianski et la légion des «jeunes» qu’il fit découvrir (Stevanovic, Blagojevic, Scepanovic, l’impitoyable Tisma) et, par-dessus tout, l’immense Dobritsa Tchossitch, et puis encore la bulgare et la yiddish, l’américaine avec Thomas Wolfe et son extraordinaire Ange exilé, ou Windham Lewis avec la superbe Rançon de l’amour, ou l’italienne avec le génial et anticonformiste Le Cheval rouge d’Eugenio Corti… Combien de langues, combien de littératures méprisées ou tronquées doivent-elles emboucher la trompette en l’honneur de cet infatigable redresseur des littératures toutes faites!

Il cherchait comme un chercheur d’or, mais pour la beauté de la recherche plus que de la trouvaille. Et rien ne le détournait de son flair de pionnier: ni le gigantisme du texte, ni la folie de la traduction, ni, moins encore, l’anticonformisme de l’écrivain. Il allait droit aux «immenses», à ceux qui avaient longtemps porté une œuvre totale, où recommençait la genèse de l’homme, son combat avec les dieux et les hommes. C’est pourquoi les plus beaux boucliers accrochés à la citadelle Age d’homme sont Eugenio Corti, Witold Witkiewicz, Dobritsa Tchossitch, Vladimir Volkoff ou Milos Crnjanski: tous ont refait ce parcours homérique de s’affronter à tout. En langue française ce fut avant tout Volkoff: le Volkoff, poète et déconstructeur de la désinformation, bien sûr, avec L’Hôte du pape, ce morceau de virtuosité romaine et d’espionnage rococo, mais plus encore le Volkoff de l’œuvre totale, auteur du Quatuor des Humeurs de la mer, (inspiré par celui d’Alexandrie), un chef-d’œuvre où se tressent intrigue, relativité du temps, tapisserie médiévale d’anges gardiens, et thriller kagébiste. D’ailleurs les deux Vladimir, Volkoff et Dimitrijevic, n’en font plus qu’un dans mon souvenir: tous deux arrogants et humbles, jetant leur gant aux idées toutes faites et au monde usé des représentations à la série.

Tchossitch, le dernier des grands romanciers européens, que l’Occident s’obstine à ne pas lire, et donc à ne pas reconnaître, est l’autre parangon littéraire de Dimitrijevic. Non, pas pour ses positions politiques à quoi on le réduit, au pays du «pensé d’avance», mais l’Homère du dernier pays européen où se dessine le monde total d’autrefois, où la campagne fleure encore bon, où la guerre sème la mort, la vraie, comme une semeuse antique, où la ville regorge d’idées, et se barricade contre les manants bons à mourir au front, où l’utopie socialiste, poursuivant l’œuvre du mal et de la mort, établit ses décors postiches et ses goulags camouflés (mais réservés à l’adversaire stalinien – dans le goulag de Tito, «stalinien» rime avec «victime»). Les trois générations des Katic, qui essaiment à travers les senteurs de miel et la boue humaine de la guerre sur un territoire qui entre Danube et Monténégro peine à trouver son dessin européen, refont ce que le roman européen, le grand, l’anglais de Galsworthy, le français de Stendhal, Balzac ou Zola, le russe surtout, de Tolstoï ou de Gontcharov, de Dostoïevski ou de Saltykov-Chtchedrine ont tenté d’embrasser: la lutte de l’individu et de la société, de la société et de la fatalité.

Parmi les grandes entreprises de cet éditeur il y a le théâtre: tout Meyerhold, Appia, Stanislavski, et la monumentale série du Travail théâtral (sans oublier le Shakespeare complet); il y a le cinéma et l’amitié forte avec Freddy Buache. Et puis, autre passion, la théologie, d’où la magnifique série bleue baptisée Sophia, jadis animée par Constantin Andronikov, qui fit découvrir la pensée religieuse russe de l’émigration, laquelle est aujourd’hui la principale nourriture spirituelle de la Russie: le Père Serge Boulgakov et sa théologie de l’économique, Berdiaev et sa théologie de la liberté, et surtout, par-dessus tout, La Colonne et le fondement de la vérité du Père Florensky. Cinéma, icône, théologie, théâtre: tout le visuel avait sa part dans le spirituel, tel que le comprenait cet homme toujours rageur, inquiet, mais qui, comme Florensky, honnissait ceux qui veulent forcer le Saint-Esprit à se déclarer tout de suite. Il savait, en dépit de ses rages, maîtriser le temps et passer par l’attente et la gestation des grandes choses. Sans quoi aurait-il pu créer un tel catalogue, une telle resserre à trésors?

Dans une interview que Jil Silberstein a eu le bonheur de faire de lui et de publier tout récemment, on entend cette voix inquiète, toujours repartie pour d’autres versets, d’autres ajouts, d’autres impulsions magnétiques. Il y confie sa soif de lecture, quand, à Belgrade, enfant d’une famille bourgeoise déclassée par le régime, il regardait les vitrines de librairies: elles seront pour jamais son arbre de Noël. Et il dit combien alors il a aimé, avec ses amis, l’apport de littérature soviétique des années 1920, Léonid Leonov (qui n’a jamais eu de plus grand admirateur), Olecha ou Pilniak. Ainsi l’anticommuniste qu’il était a aussi été un admirateur et un accoucheur pour l’Occident de cette littérature soviétique encore enfant, traitée avec un petit mépris par Trotski dans Littérature et révolution. Et parmi les livres soviétiques de ces années, il y avait des vestiges réemployés du symbolisme russe apocalyptique: en particulier Andreï Biely et son ­Petersbourg, poème de la terreur, comme a écrit Berdiaev.

Le jour où j’entendis au bout du fil, pour la première fois la voix chaude et haletante de Vladimir, restera à jamais dans ma mémoire. J’étais dans le bureau de Dominique de Roux, aux Cahiers de l’Herne. Dominique ne pouvait prendre la traduction de Biely faite par Jacques Catteau ni moi, en raison des casseroles judiciaires que lui avait attachées Gallimard. Mais, disait-il, je connais un Serbe établi depuis peu à Lausanne, qui rêve d’ouvrir une échoppe à littérature par ce livre. On lui téléphona séance tenante, je l’entendis hurler qu’il rêvait de prendre ce livre! Notre aventure naissait. C’était en 1967.

Toute amitié avec lui passait par des hauts et des bas. Son chemin est semé de désaccords brusques et de retrouvailles naturelles. En un sens il était trop grand pour la Suisse, pour la France, pour l’Europe telle qu’elle est devenue dans le domaine culturel et religieux. Il voulait résister. Comme Marina Tsvetaieva, dont c’était la devise, et qui avait l’Aiglon pour héros. Résister à grande et à petite échelle. Pour son pays, la Serbie, et Dieu sait si ses positions du temps de la guerre de l’OTAN contre la Serbie de Milosevic ont fait dérailler du monde, lui certes, mais plus encore tous ceux qui l’ont réduit à un folliculaire! Il défendait d’abord les prairies de Prerovo, de son ami Tchossitch.

Mais pour la Suisse aussi. Il y a eu sa fraternité avec Georges Haldas, et l’immense poème haldassien qui court de livre en livre, il y a eu ses mises sur orbite de Garzarolli, de Chessex, ou de Barilier, et beaucoup d’autres.

Et puis pour tous les isolés, les oubliés de la littérature: Caraco le désespéré, dont il a publié toute l’œuvre, Chestov, l’apologue de la déraison, Gripari le clown tragique, Platonov, le poète des gueux du communisme, ou encore les facteurs d’immenses encyclopédies inutiles, comme l’Encyclopédie du fantastique de Versins, ou, tout récemment, le monumental Dictionnaire Octave Mirbeau.

«La conclusion, messieurs, quelle est la conclusion? Efforçons-nous de tirer des conclusions! Parfait discours de pharmacien!» ainsi dit un autre de ses auteurs inattendus et paradoxalistes, Ludwig Hohl, dans son traité par bribes sur la réconciliation non prématurée. Laisser aux livres leur tranchant, ne se réconcilier que plus tard – la seule ­conclusion…

A lire (et à écouter): Entretien enregistré avec Jil Silberstein et «Une histoire littéraire et éditoriale» de Gérard Conio. Editions Héros-Limite et Gérard Conio, 2011. Dimitri le passeur Recueil de textes, l’Age d’Homme, Lausanne, 1984. Vladimir Dimitrijevic, personne déplacée, entretiens avec Jean-Louis Kuffer, Pierre-Marcel Favre, 1986.

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Stanislaw Witkiewicz

«L’Inassouvissement»

Le dramaturge polonais (1885 -1939)était l’un des auteurs fétiches de Vladimir Dimitrijevic et «L’Inassouvissement» le roman qui a le plus compté pour lui dans sa jeunesse

«La véritable nature de tous les sentiments se retrouve seulement dans le mensonge et l’inassouvissement»

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