Livres

Vladimir Jankélévitch, l’irréconcilié

Le penseur français d’origine russe reprend la lumière à la faveur, notamment, de la parution d’une somme réunissant ses textes de philosophie morale. Celui dont la vie fut bouleversée par le nazisme nous a légué, entre autres, une réflexion essentielle sur le pardon

Un volume de plus de 1000 pages rassemblant ses textes de philosophie morale, des rééditions en poche, une exposition à la BnF de Paris: on assiste en ce moment à un gros coup de projecteur sur l’œuvre de Vladimir Jankélévitch, philosophe français d’origine russe mort en 1985. Philosophe, mais aussi musicologue passionné (son livre sur Ravel est insurpassé) et citoyen engagé: résistant de la première heure, il fut aussi du côté des étudiants en 1968 (il était professeur à la Sorbonne depuis 1951) et défenseur de tous les instants de causes humanistes, en faveur desquelles il n’a jamais ménagé ses énergies.

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En découvrant ou redécouvrant son œuvre, le lecteur d’aujourd’hui ne pourra manquer d’être saisi par cette vérité d’évidence: Jankélévitch est un très grand écrivain, un écrivain de philosophie s’entend. Sa prose est d’une précision, d’une délicatesse, d’une subtilité à couper le souffle. Lui qui voulait saisir l’existence humaine jusque dans ses plus infimes, imperceptibles oscillations, lui qui voulait capter la mobilité de la vie et sa fuite dans le temps (d’où sa passion pour la musique, qu’il pratiquait lui-même), il a su, en orfèvre, se ciseler une langue à nulle autre pareille, véritable œuvre d’artisan qu’on pourrait n’admirer que pour sa seule beauté.

Expérience limite

Regardez par exemple ce qu’il dit au seuil de son livre sur le pardon, un livre essentiel écrit en 1967, alors que l’on débattait de l’imprescriptibilité des crimes nazis. Dans cette page admirable, il parle précisément de la difficulté de la langue à saisir une expérience limite comme celle du pardon, qui semble échapper de toute part à la conceptualisation théorique: «L’élan du pardon est si impalpable, si controversable qu’il décourage toute analyse: dans cet ébranlement fugitif, dans cet imperceptible clignotement de la charité, où sont les prises qui rendraient possible un discours philosophique? Dans la transparence limpide de ce mouvement, que pourrions-nous trouver à décrire?»

Il va s’y essayer pourtant, et avec brio. Un peu plus loin, opposant la rancune au pardon: «La rancune attise la guerre froide, qui est un état d’exception, et le pardon, vrai ou faux, fait le contraire: il lève l’état d’exception, liquide ce que la rancune entretenait, résout l’obsession vindicative. Le nœud de la rancune se dénoue.»

Interdit d’enseignement

Le pardon est un livre essentiel dans l’œuvre de Jankélévitch, parce que l’expérience du nazisme a coupé son existence en deux. En 1940, où il fut interdit d’enseignement par le gouvernement de Vichy. Voici ce qu’il dit dans une lettre à un ami, après sa révocation: «Je suis, depuis quelques jours, relevé de mes fonctions. On m’a découvert deux grands-parents impurs, car je suis, par ma mère, demi-juif; mais cette circonstance n’aurait pas suffi si je n’avais, de surcroît, été métèque par mon père. Cela faisait trop d’impuretés pour un seul homme.»

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Jankélévitch entre dans la Résistance (l’exposition à la BnF montre sa fausse carte d’identité, où il se présente comme professeur de piano). Dès lors, il s’est juré de ne plus jamais lire et encore moins de faire référence à la philosophie allemande – un serment qu’il a répété en direct chez Pivot dans les années 1980. Il se trouve pourtant que lui-même, né en 1903, était pétri de philosophie allemande; il avait consacré sa thèse à Schelling, et cite avec abondance les auteurs allemands dont il avait manifestement une connaissance approfondie (on ajoutera que son père Samuel, médecin, fut le premier traducteur en France de Freud, mais qu’il avait aussi traduit Boehme, Hegel et Schelling).

Inventivité virevoltante

Outre l’étrangeté philosophique que représente ce renoncement délibéré à tout un pan de la philosophie qui fut aussi un pan de lui-même, ce geste a dû en outre lui poser un problème considérable: comment exprimer les mêmes choses ou des choses analogues dans une langue qui renonce aux concepts qui, auparavant, les exprimaient? Cette énigme est peut-être le secret de l’extraordinaire souplesse linguistique de sa pensée, de sa virevoltante inventivité. En tout cas, ce passage de Jankélévitch I à Jankélévitch II mériterait d’être creusé sous cet aspect.

Sur l’Allemagne et les Allemands (qu’il essentialise parfois en «l’Allemand», comme on le voit dans un article du Monde exposé à la BnF), il n’en a pas démordu. Opposant le pardon personnel au pardon impersonnel qui est «une offense aux valeurs», il insiste, justifie, réitère: «Un crime contre l’humanité n’est pas mon affaire personnelle. Pardonner, ici, ne serait pas renoncer à ses droits, mais trahir le droit. Celui qui garde rancune aux criminels d’un tel crime en a donc littéralement le droit. Le droit, et, par surcroît, le devoir.» Jankélévitch est mort irréconcilié.


Exposition:«Jankélévitch, figures du philosophe», Paris, BnF François Mitterrand, jusqu’au 3 mars 2019.


Philosophie morale 
Vladimir Jankélévitch
Flammarion, coll. Mille & une pages, 1182 p.

Le pardon
Vladimir Jankélévitch
Flammarion, coll. Champs Essais, 296 p.

La mauvaise conscience
Vladimir Jankélévitch
Flammarion, coll. Champs Essais, 296 p.

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