Michel Eltchaninoff nous a donné rendez-vous au restaurant Le Wepler, place de Clichy, à Paris, tout près du siège de Philosophie Magazine, dont il est le rédacteur en chef. «C’est à l’emplacement de ce café que Céline fait commencer Le Voyage au bout de la nuit», s’enthousiasme ce philosophe passionné de littérature.

Sciences et mysticisme

En ce début février, nous n’évoquons pas l’invasion de l’Ukraine par la Russie: nous sommes encore loin de l’imaginer. Nous avons prévu de parler d’une tout autre expansion, d’un tout autre voyage: la résurrection des morts et la colonisation de l’espace, deux rêves entretenus par les cosmistes russes.

Ramener le corps et l’esprit des morts à la vie, à partir de leurs cendres? Quitter une Terre devenue surpeuplée et partir s’installer sur d’autres planètes? On dirait l’intrigue d’un roman de science-fiction. Pourtant ces théories utopistes, développées au XIXe siècle, ont perduré de façon plus ou moins souterraine jusqu’à aujourd’hui. «En Russie, ce lien étonnant entre mysticisme, religion, et émancipation de l’homme, s’est noué notamment chez le premier cosmiste, Nikolaï Fiodorov», explique l’auteur de Lénine a marché sur la Lune.

Lénine embaumé

«On peut voir dans le mysticisme de Fiodorov une réaction à l’endroit d’un Occident présenté de manière naïve comme embourgeoisé, fatigué, rabougri et matérialiste, englué dans la matière.» Philosophie de l’œuvre commune, qui comprend l’essentiel de la pensée de Nikolaï Fiodorov (1829-1903), ainsi que sa correspondance, ont été publiés en français fin 2021 par les Editions des Syrtes.

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L’émulation cosmiste ne disparaît pas avec la mort de Fiodorov en 1903. Plusieurs courants découlent de sa pensée, comme le «biocosmisme» des années 1910-1920, de tendance anarchiste, qui voit la mort et l’attachement à la Terre comme une limite imposée par le capitalisme. Mais la mouvance chrétienne mystique que perpétuent les disciples de Fiodorov sera interdite par les bolcheviques, Lénine en tête. Ironie du sort, Lénine sera embaumé par ses fidèles comme un saint, attendant lui aussi sa résurrection.

Christianisme du futur

Très tôt, la littérature s’empare de ces idées pour les mettre en scène et les questionner. Spécialiste de Dostoïevski, auquel il a consacré deux essais, Michel Eltchaninoff commente: «A la fin de sa vie, Dostoïevski écrit Les Frères Karamazov. Pendant sa rédaction, il entretient une correspondance avec un disciple de Nikolaï Fiodorov. La promesse de résurrection des ancêtres l’intéresse beaucoup. Dans son œuvre, les théories cosmistes apparaissent de manière allusive, mais Dostoïevski pose la question d’un christianisme du futur, qui permettrait de réaliser, ici-bas, grâce à la science, la résurrection réelle des morts.»

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Après Dostoïevski, de nombreux écrivains de la première moitié du XXe siècle subissent l’influence de Fiodorov. Platonov s’enflamme pour ses idées dans ses romans, comme Tchevengour, écrit entre 1926 et 1929. Boulgakov, lui, se moque des rêveries démiurgiques des savants qui croient pouvoir créer la vie dans Cœur de chien, ou Les Œufs fatidiques, publiés au milieu des années 1920. Toute la littérature de science-fiction russe se nourrit elle aussi de cosmisme.

Envahir l’espace

A la suite de Fiodorov, le cosmiste Konstantin Tsiolkovski (1857-1935) aspire à une refonte de l’humanité, à un nouveau départ du genre humain, grâce à la colonisation de l’espace. Une fois les morts ramenés à la vie, la Terre surpeuplée devra être quittée et l’humanité évoluera, pour son bien, vers plus de maturité: «La Terre est le berceau de l’humanité, mais l’humanité ne peut pas rester dans son berceau pour toujours», écrit-il dans ses nombreux textes sur la conquête spatiale désirée.

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Modèle d’Elon Musk

Le cosmisme du XIXe siècle russe a trouvé un terreau fertile dans la Silicon Valley du XXIe siècle auprès des multimilliardaires Elon Musk et Mark Zuckerberg, devenus les porte-étendards d’un transhumanisme très actif. Michel Eltchaninoff: «Le transhumanisme californien se nourrit de sources très diverses mais il reconnaît sa dette envers Nikolaï Fiodorov. Elon Musk cite Konstantin Tsiolkovski en modèle.»

Que penser de cette communauté d’esprit entre cosmisme et transhumanisme? «Dans sa volonté de remodeler l’homme de fond en comble, le cosmisme a nourri, de façon souterraine, l’entreprise totalitaire soviétique. Par analogie, certains discours de la Silicon Valley, qui affirment vouloir supprimer la mort et envisager une vie cosmique, portent en eux un aspect totalitaire et inégalitaire.»

Le bien de l’humanité

En 2007, Vladimir Poutine a visité la maison-musée de Konstantin Tsiolkovski, à Kalouga, à 200 kilomètres au sud-ouest de Moscou. Il a publiquement vanté l’exemple du philosophe et inventeur. «Il est curieux de voir Poutine citer un auteur aussi excentrique que Konstantin Tsiolkovski, qui considère que l’homme est voué à l’immortalité», commente Michel Eltchaninoff. «Cet hommage permet au président russe de mettre en avant une aspiration russe spécifique pour la conquête spatiale. Alors que les Américains chercheraient, selon lui, la domination des autres nations, les Russes viseraient, eux, le bien de l’humanité, dans la ligne de ce que pensait Tsiolkovski.»

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Vladimir Poutine, qui envisage de rester au pouvoir jusqu’en 2036, se rêverait-il immortel? Qu’en pense Michel Eltchaninoff, auteur d’un autre essai remarqué, Dans la tête de Vladimir Poutine (paru en coédition chez Solin/Actes Sud en 2015)? «Il est hors de question, pour les dirigeants russes, d’affirmer que les scientifiques vont tenter de ressusciter les morts, cela ne serait pas vu d’un bon œil par l’Eglise orthodoxe, pour laquelle les cosmistes sont des hérétiques. Poutine, qui aimerait rester jeune le plus longtemps possible, est peut-être cosmiste en privé, mais pas en public!»

Essai
Michel Eltchaninoff
Lénine a marché sur la Lune – La folle histoire des cosmistes et des transhumanistes russes
Solin, Actes Sud, 241 p.