Bulbfiction: le titre accrocheur d’une série photographique de Thomas Flechtner a été judicieusement repris comme titre de l’exposition inaugurale du nouveau Centre d’art contemporain, à Yverdon-les-Bains. Simple histoire de bulbes, plus précisément de patates germées, que l’artiste a recouvertes de peinture dorée et photographiées sur fond noir. L’ambiguïté de cette ode à la vie – les pommes de terre, certes hérissées de pousses, mais aussi ratatinées, tendent à la décomposition et ressemblent à de bien étranges créatures – vaut pour l’entier de cette manifestation collective. Une manifestation inscrite sous le signe du voyage, atterrissage et décollage évoqués par plusieurs des œuvres.

Nouveau pilote à bord, Karine Tissot, qui a été très active à Genève dans les milieux de l’art contemporain, notamment au Mamco, a convoqué des plasticiens de provenances diverses, de Winterthour (Thomas Flechtner) à Genève (Christian Gonzenbach, Xavier Bauer), en passant bien entendu par Yverdon, représentée par les jumeaux Landry, Lausanne (Vincent Kohler), Neuchâtel ou Saint-Imier. Franklin Chow, qui travaille à ­Sainte-Croix, signe une installation magnifique, composée de cinquante empilements de livres en écriture braille imprégnés d’encre de Chine, laquelle en a fait gondoler les pages. Satiné et confronté aux rugosités des caractères, le noir acquiert les nuances d’un arc-en-ciel nocturne… L’idée du vol et du voyage en général caractérise la pièce amenée par Christian Gonzenbach, un planeur reconstitué à l’échelle 1:1 à partir de plans datés de 1930, les vues d’aéroports peintes par Koka Ramishvili, les zooms fulgurants de Swann Thommen à partir de Google Earth.

A cela s’ajoutent, outre les dessins sous vitrine de Stéphane et Pascal Landry – ce dernier ayant repris les motifs imaginés par son frère décédé –, des visions célestes captées par Martin Widmer: noir, blanc, bleu et violet, le ciel, qu’on ne regarde jamais assez, réserve des surprises. Gilles Porret, qui lui aussi aime le monochrome, produit l’unique installation destinée à rester sur place et à accompagner les premiers pas du centre et même à le voir se développer, un frigo rouge vif, qui délivrera des glaces également rouges. Des artistes sont intervenus dans les théâtres partenaires, Isabelle Pralong et Aurélie William Levaux et leurs tissus travaillés à quatre mains au Théâtre Benno Besson, et Fabian Boschung, qui signe une fantaisie autour de la loi de la gravitation, à l’Echandole.

Forte d’une histoire trentenaire, la Galerie de l’Hôtel de Ville, à la place Pestalozzi, change donc de nom et dans une certaine mesure de vocation. Dès la soumission de son projet, celle qui est devenue la nouvelle directrice du lieu, Karine Tissot, a invité la ville à reconsidérer le modèle de la galerie municipale, pour envisager d’en faire un lieu institutionnel dédié à l’art actuel. Alors que la version alémanique de la Kunsthalle fleurit depuis une quarantaine d’années outre-Sarine, Vaud ne disposait, jusqu’à ce jour, d’aucun centre d’art contemporain. Or un «pôle muséal» s’apprête à voir le jour en 2016 à Lausanne: le nouveau centre jouera le rôle d’un pôle nord-vaudois, dans une dynamique de dialogue et d’échanges.

Karine Tissot tient à cette idée d’échanges, qui vise d’autres lieux d’expositions, par exemple la Kunst­halle Palazzo à Liestal (BL), des artistes d’autres régions, ou d’autres pays. Mais le changement tient aussi dans une somme de détails, qu’il a fallu modifier. L’ensemble des murs du bâtiment, classé et donc intouchable, ont été doublés, de manière à obtenir un espace modulable, ce qui n’empêche pas les œuvres de dialoguer avec les colonnes de pierre jaune et le caractère historique du lieu; le grand bureau porteur de listes de prix qui accueillait les visiteurs par le passé a été ôté, de même que le panneau d’affichage destiné aux sociétés locales, à l’entrée du centre. Moins proche du système commercial, le nouvel espace d’expositions, qui jusqu’alors rapportait bon an mal an quelque 25 000 francs annuellement à la ville, se détache des préoccupations économiques pour se rapprocher des visées d’un musée. L’inauguration aura d’ailleurs lieu lors de la Nuit des musées, samedi 1er juin dès 17h.

Centre d’art contemporain (place Pestalozzi, Yverdon-les-Bains, tél. 024 423 63 80). Me-di 12-18h. Jusqu’au 21 juillet.

Le nouvel espace d’expositions se veut moins proche du système commercial