Le vodou (selon l'orthographe adoptée par le musée), vous connaissez? Haïti, l'île aux esclaves libérés, en proie au chaos, aux désordres et aux violences politiques, vous connaissez? Le Musée d'ethnographie de Genève (MEG) présente 300 pièces d'une collection rassemblée là-bas par une Suissesse, Marianne Lehmann, dont on a pu lire l'histoire dans ce journal (LT du 13 mai 2006), une exposition qui voyagera bientôt dans plusieurs musées d'Europe, une expérience visuelle destinée à ceux qui regardent de loin les croyances apparemment irrationnelles, qui en admirent les fantaisies mais craignent leurs profondeurs. Le vodou, qu'est-ce que c'est? Des poupées percées par des aiguilles? Des femmes en transe s'effondrant parmi des êtres agités? Des manipulations où l'esprit perd le contrôle de lui-même?

Haïti, le vodou, pour nous qui en sommes si loin, ce sont d'abord des images hollywoodiennes, des bandes dessinées, des malentendus. Il y a un océan entre ce que nous vivons ici, avec notre volonté de classer, de mettre de l'ordre, de faire reculer la mort avec le secours de la science, et ce qui se passe là-bas. Il faudrait traverser cet océan, aller voir, mais que verrions-nous? Haïti ne fait pas partie des destinations touristiques recommandées par les chancelleries. Ce pays est venu à nous. Quelque chose de ce pays, pas tout. Des figurines, des statues, des créatures de toutes sortes, Indien fumant la pipe, homme assis appuyé contre deux bois croisés, ou des objets, des récipients, des bouteilles habillées de tissus, surmontées de ciseaux. Des contenants, mais qu'y a-t-il à l'intérieur? On ne le saura pas tout à fait.

Jacques Hainard, le directeur du MEG, a conçu cette exposition comme un parcours initiatique paradoxal. Au début, on ne sait rien, on le sait. Même le musée consent à dire qu'il ne sait pas grand-chose lui non plus. Sauf ce titre, Le vodou, un art de vivre. Les croyances protègent et aident à vivre. Les objets qui les accompagnent, les crucifix, les amulettes, les bagues au doigt, les alliances, les marrons que l'on met dans sa poche, les fétiches partout et toujours aident à vivre. «On n'expose pas des objets d'art, mais des outils qui peuvent libérer de la peur, de l'angoisse, de la faim, de la violence des autres», dit Jacques Hainard. Les outils qu'expose le MEG ne livrent pas immédiatement leur usage. Ils ont des formes qui n'appartiennent pas à nos habitudes et ne disent pas à quoi ils servent.

Pas de mode d'emploi dans Le vodou, un art de vivre sinon celui de la perplexité. D'abord, dans la première salle, une bouteille vide, un flacon à parfum et le poème de Charles Baudelaire, Le Flacon: «Il est de forts parfums pour qui toute matière/est poreuse». Une manière de signifier que quelque chose émane de ces images, traverse des parois qui se veulent étanches et qu'il faut se laisser aller à sentir. Ensuite une caisse fermée, celle qui aurait apporté les objets depuis Haïti. Après on déballe, dans la troisième salle, un capharnaüm de figures pour montrer les interrogations qui naissent quand tout arrive à la fois. Et dans la quatrième salle des vitrines, comme on en attend dans un vrai musée d'ethnographie, des classifications, des explications surabondantes, du scientifique qui «noie l'objet dans le savoir anthropologique», dit Jacques Hainard.

Il faut lâcher prise. Se dire que le vodou est une pratique efficace, qui sert dans des vies réelles, qu'il apporte de l'équilibre. Et que nos méthodes savantes peuvent un peu le décrire, bien moins l'expliquer. Reste qu'on peut le montrer, sans prétendre en dénouer les fils, et le regarder en abandonnant ses préjugés. L'exposition du MEG est particulièrement réussie, car elle nous conduit pas à pas en nous fournissant des bribes, jusqu'à une salle où nous attendent les statues puissantes de la soldatesque bizango, qui annihilent d'un seul coup tout ce que nous avions cru comprendre.

Le vodou, un art de vivre.Musée d'ethnographie, 65 boulevard Carl-Vogt. Rens. 022 418 45 50 et http://www.ville-ge/meg. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 10 à 17 h. Jusqu'au 31 août 2008.