Danse

Vogue à l’âme

Né dans les années 1930 à Harlem, puis popularisé par Madonna, le voguing connaît aujourd’hui un formidable regain d’intérêt. Le festival Antigel célèbre ses ardeurs

En 1990, la «Ciccone» triomphait en chantant les mérites d’une danse dont le grand public ignore à peu près tout: la vogue, combinaison de postures stylisées inspirées de celles prêtées aux mannequins des papiers glacés. Partout en Occident, dans le sillage de Madonna, on se mettait alors à imiter ces mouvements complexes sans imaginer contribuer là à faire renaître un style apparu près de soixante ans plus tôt dans l’underground homosexuel new-yorkais. Depuis, après une décennie vécue sous les radars, le voguing connaît une renaissance improbable en France, où une scène s’est structurée. En question: une passion contemporaine pour la fabrique identitaire.

Une culture autonome

D’abord, quelques codes. Dans la scène vogue, on ne dit pas «soirée» ou «battle», mais «ball». On ne parle pas d’une «équipe» de danseurs, mais d’une «house» portant le nom d’une marque de luxe, et à la tête de laquelle se trouve une «mother» secondée par un «father», lui-même chargé d’encadrer les «children» – dont la place hiérarchique dépend des titres précédemment remportés.

Ensuite, un avertissement: impossible d’aborder le voguing en touriste, comme on le ferait avec d’autres danses urbaines populaires telles, récemment, le flex ou encore le posing. Ici priment d’abord un sens souverain de l’élitisme, une grammaire chorégraphique spécifique, un vocabulaire impénétrable aux non-initiés et un esprit de compétition féroce par lesquels ce style s’envisage non comme un divertissement, mais comme une culture autonome.

Curieuse renaissance à Paris

A ceux qui en doutent, on suggère de visionner Paris is Burning (1991), documentaire-culte réalisé par Jennie Livingston qui retrace l’histoire de la vogue aux Etats-Unis, et à travers elle notamment l’émergence du phénomène drag-queen. Pour héros, des exclus de la société américaine – Noirs, Latinos, gays, transgenres, prostituées – qui durant les années 1980 rénovent un goût du travestissement cultivé un demi-siècle auparavant à Harlem, et s’inventent en icônes de la nuit, en stars éphémères ou en créatures hybrides lors de concours où se copient les poses de tops inaccessibles. Puis le sida s’en mêle. Nombre des figures du voguing sont décimées. Le mouvement décline. Avant de renaître, de manière curieuse, trente ans plus tard à Paris.

A lire: Une danse des favelas à la conquête de la Suisse

C’est cette scène, fière, créative, qu’invite cette année encore à Genève le festival Antigel. Au casting, sinon le producteur Teki Latex ou Kiddy Smile, auteur du tube underground «Let a Bitch Know», on soulignera la présence de Lasseindra Ninja (Xavier Barthelemi pour l’état civil), figure cruciale de la scène francilienne. En vrai: sans ce danseur d’origine guyanaise ayant importé la vogue dans l’Hexagone depuis New York, le mouvement n’agiterait probablement pas aujourd’hui les nuits de la capitale française.

Devenu «legend» (plus haut grade accordé à un vogueur) et gérant sa propre «house», Lasseindra lutte depuis une pleine décennie pour que le voguing se développe au grand jour, malgré les préjugés, voire la violence, dont la communauté qui le porte demeure toujours l’objet.

Laboratoire des possibles

Lieu de liberté pour les minorités, espace de (ré)invention des genres, territoire protégé où qui veut s’amuse avec les normes, stéréotypes et conventions, enfin laboratoire des possibles offerts par le corps, la vogue s’entête à questionner les identités et à encourager l’expression des différences. Ainsi voguer, c’est ici décréter que son propre corps est une scène. Que le «ball» où on l’exhibe est un royaume. Qu’à renfort de paillettes et de poses suggestives, de défilés chorégraphiés et moues boudeuses, de déhanchés osés et de gestuelles hyper-dynamiques, sinon agressives, on peut se déclarer roi/reine, star, mythe, éternel. Décréter être le refus incarné, l’extravagance, le feu qui embrase la nuit.

Un message puissant fondé sur la souffrance d’individus en mal de reconnaissance qui connaît aujourd’hui ses soutiens chez Beyoncé, Lady Gaga ou Beth Ditto (le single «I Wrote the Book»), quand le géant Netflix diffuse désormais Paris is Burning sur ses plateformes.


«Le Voguing c’est chic #2», festival Antigel, Grand Central, Genève, jeudi 15 février à 21h.

Publicité