Futur antérieur

Quand le voile islamique obscurcit notre vision du monde

CHRONIQUE. La énième querelle française autour de ce signe religieux ostentatoire renvoie à notre (in)capacité d’appréhender l’époque où l’on vit. En 1946, Maurice Merleau-Ponty mettait en garde contre toutes les œillères

Le débat public en France donne l’impression depuis quelques semaines d’assister à une étrange cacophonie. Son thème n’a rien de très nouveau, puisqu’il s’agit du voile islamique, objet récurrent de toutes les attentions, et jamais vraiment domestiqué, malgré les tentatives pour légiférer sur son port, là ou ailleurs. Comme un fantôme, il revient hanter les esprits à heures régulières, sans qu’on sache toutefois vraiment pourquoi il fait peur.

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Tout a commencé lorsqu’un élu du Conseil général de Bourgogne-Franche-Comté s’est scandalisé publiquement de la présence dans la salle d’une femme voilée venue accompagner un groupe scolaire. Il n’en a pas fallu plus pour que l’affaire rebondisse aussitôt. Elle est d’abord récupérée par une partie de la classe politique, qui se positionne pour ou contre le voile, à l’école ou sur les trottoirs.

Puis viennent les prises de position individuelles et les pétitions dans la presse: les unes s’indignent et veulent défendre les musulmans de France, victimes d’une énième campagne de haine; les autres accusent au contraire l’hypocrisie de leurs compatriotes qui n’arrivent pas à voir le foulard islamique pour ce qu’il serait vraiment, à savoir un instrument de soumission des femmes et une arme politique aux services des plus radicaux.

Nouveaux défis

D’un côté les principes, de l’autre la réalité. Et chacun dénonce inlassablement l’aveuglement de l’autre. Pendant ce temps, on aura sans doute compris que le véritable sujet du débat est ailleurs, à quelques pas, à la fois si près et si loin. Il a plusieurs visages, ce qui ne simplifie pas les choses: la lutte contre l’extrémisme islamique, bien sûr, mais aussi le devenir d’une société à l’ère de la globalisation, le multiculturalisme, le rôle de l’Etat face à ces défis, etc. Si tout cela ne faisait pas problème, le voile n’en serait probablement pas un lui non plus.

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Mais pourquoi est-il si difficile de parler pour de vrai? C’est la question que se pose Maurice Merleau-Ponty en 1946, dans l’éditorial d’un des premiers numéros des Temps modernes, revue au destin célèbre qu’il vient de fonder en compagnie d’un autre philosophe, Jean-Paul Sartre, alors communiste comme lui. Le texte, qui évoque la situation politique présente, s’intitule Pour la vérité, en faisant écho consciemment ou non à un article de Zola paru à l’époque de l’affaire Dreyfus, Pour les juifs.

Chaos apparent

Mais en écrivant Pour la vérité, Merleau-Ponty est bien conscient de toute la difficulté qu’il y a parfois à la défendre, et surtout des pièges qu’il faut éviter pour la trouver. Avant-hier, explique-t-il, la France se divisait en défenseurs des valeurs abstraites, qui réduisent la politique à la morale, et apôtres du réalisme, prêts à s’accommoder du pire.

Puis, l’irruption de la guerre a tout mis à plat. Les esprits en sont ressortis déboussolés, refusant désormais de se fier à un parti pris facile, mais incapables d’analyser correctement les événements sous leurs yeux, avec tout ce qu’ils ont d’inédit, tant un excès de prudence fait qu’on peine à appeler les choses par leur nom.

Merleau-Ponty invite ses contemporains à ne pas avoir peur de regarder leur époque en face et à se frotter à son chaos apparent, en oubliant thèses ou préjugés, mais sans renoncer à y saisir l’éclat d’une idée pour la comprendre et si possible l’orienter dans le bon sens. Sans se méprendre, donc, ni sur les valeurs ni sur la réalité. Le conseil est à retenir.


Extrait

«Peut-être l’engagement ne supprime-t-il la liberté d’esprit que lorsqu’il est confus et faute d’une pensée politique qui soit capable à la fois d’accueillir toutes les vérités et de prendre position dans le réel? Aucun parti en France ne pense son action, ne dit ouvertement ce qu’il est et ce qu’il fait. Chacun d’eux a son double jeu. Quant aux idées, elles ne sont pas formées au contact du présent et pour le comprendre, ce sont des lambeaux idéologiques hérités du XIXe siècle et qui couvrent très mal les faits. Rien d’étonnant si, n’ayant à choisir qu’entre des équivoques, nous nous sentons partout mal à l’aise et si la fidélité à un parti devient pénible.»

(M. Merleau-Ponty, «Sens et non-sens», Gallimard, 1966)

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