Sur le bout des langues (7/8)

Les voiles d’Hermès Trismégiste

Il y a des livres qu’on laisse tomber parce qu’ils nous malmènent les neurones. Et les écrivains peuvent quelquefois être de bien cruels professeurs de gymnastique intellectuelle

Limites des langues, langues des limites. Chaque mardi de l'été, «Le Temps» raconte ces idiomes qu’on invente, ceux qui sont fous, ceux qui se mélangent.

Episodes précédents:

Eté 2012. L’Express publie un article dans lequel il demande aux membres de sa rédaction quelle a été leur plus éprouvante expérience de lecture. Le panthéon des lettres à la française en tremble: «Je n’ai pas dépassé la 30e page de Du côté de chez Swan [sic]. Après avoir buté sur une phrase de 20 lignes, j’ai décidé de ne jamais relire du Proust. J’ai tenu parole», explique un rédacteur en chef adjoint. Un journaliste en a plutôt contre Claude Simon et La Route des Flandres: «Trois flash-back dans une phrase, qui fait généralement une dizaine de pages et ouvre une parenthèse, puis une autre, et quand elle se referme, on ne sait plus laquelle est concernée.»

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Pourquoi un lecteur laisse-t-il tomber un livre? Parce que ce livre aura égaré son lecteur. En raison d’un style ou de références trop abstrus, du fait d’une construction aberrante – ou parce qu’il est ennuyeux comme la mort. Ce dernier écueil mis à part, on dira d’un texte contre lequel on cogne qu’il est «hermétique». Dans l’usage courant, cet adjectif ne retient que quelques éléments de sa signification originelle – qui renvoie à la Grèce antique et au Corpus hermeticum, une série de textes attribués au légendaire Hermès Trismégiste, textes proposant une alternative mystique aux systèmes de pensée rationalistes légués par Platon et Aristote (on résume ici au-delà du raisonnable, bien entendu). Comme le remarquait Umberto Eco, un des points de cette doctrine indique «que plus notre langage est ambigu et polyvalent», mieux il peut nommer les choses. C’est cette notion contre-intuitive qu’on conserve aujourd’hui: une parole ou un texte seront dits hermétiques parce que leur sens glisse et nous échappe – pour un temps, ou ad aeternam.

Comprends-moi si tu peux

Pourquoi ne comprend-on pas un texte? Eco, encore lui, rappelait que la lecture est une opération qui met deux vertus du lecteur à contribution: l’étendue de ses compétences linguistiques (sa capacité à déchiffrer une langue) et celle de son «encyclopédie personnelle» (ce qu’il sait du monde, ce qu’il sait du statut du texte qu’il lit ou entend, etc.) Qu’une de ces capacités défaille, et l’interprétation d’une œuvre en sera entachée – c’est en partie parce que les enfants prennent Le Petit Chaperon rouge pour argent comptant (et non pour un conte) qu’il les remue autant. Et que dire du Petit Poucet? Perrault est un sadique.

Ce pacte de lecture («Comprends-moi si tu peux», semble nous dire l’auteur) est la plupart du temps implicite. Mais certains écrivains jouent de ce contrat, soit en rendant le sens de leur texte difficilement saisissable (ils seront alors dits hermétiques, de Maurice Scève à James Joyce), soit en explicitant, à l’occasion de manière perverse, ce qu’ils attendent de leur lecteur. Dans l’Occitanie médiévale, les troubadours usaient ainsi de modes d’écriture plus ou moins complexes – le «trobar leu» donnait une poésie légère, mais le «trobar clus» (fermé) requérait beaucoup plus d’efforts de compréhension. Rabelais ne cessait de tendre des chausse-trappes à son lecteur – «un homme de bon sens croit tousjours ce qu’on luy dict», répète-t-il en nous racontant des craques. Moins sarcastique, Montaigne disait qu’un «suffisant lecteur» (comprenez: à l’esprit agile) pouvait découvrir dans un texte des richesses que l’auteur lui-même n’avait pas eu conscience de glisser. Un dernier exemple? «Ce Conte s’adresse à l’Intelligence du lecteur qui met les choses en scène, elle-même.» Belle mise en garde, que Mallarmé place en 1869 en exergue d’Igitur ou la folie d’Elbehnon; mais c’est aussi un pari qui peut intimider les clients des librairies.


Pour aller plus loin:

  • Ariane Bayle, Romans à l’encan: de l’art du boniment dans la littérature au XVIe siècle
  • Umberto Eco, Les Limites de l’interprétation
  • Umberto Eco, Lector in fabula. Le rôle du lecteur ou la coopération interprétative dans les textes narratifs

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